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Chroniques Lu… de Suisse

septembre 2021 | Le Matricule des Anges n°226

Deux livres parus en Suisse, traduits de l’italien, qui me semblent dire quelque chose d’analogue (ou est-ce ma préoccupation à ce sujet qui les y réduit ?), quelque chose ayant trait à la crise environnementale et plus largement « de société » comme on dit vaguement : Paolo Cognetti, Le Garçon sauvage (Zoé, 2016) ; Fabio Andina, Jours à Leontica (Zoé, 2021). Ils mettent en scène un individu pris dans un rude environnement qui le contraint à la frugalité, l’effort, l’astuce ou la lutte. On pourrait évoquer à leur propos des bribes de mémoire culturelle (Tolstoï, Maître et serviteur [1895] ; Ramuz, Vie de Samuel Belet [1913] ; Hemingway, Le Vieil homme et la mer [1952] ; Marlen Haushofer, Le Mur invisible [1963] ; Giovanni Orelli, L’Année de l’avalanche [1965]  ; Mario Rigoni Stern, Histoire de Tönle [1978] ; Oscar Peer, Coupe sombre [1978] ; Max Frisch, L’Homme apparaît au quaternaire [1979]) ou bien l’écho médiatique d’ouvrages plus récents (Erri de Luca, Le Poids du papillon [2010] ; Richard Powers, L’Arbre-monde [prix Pulitzer 2019] ; Serge Joncour, Nature humaine [prix Femina 2020]). On trouverait là un répertoire de thèmes, de décors et de personnages qui résonnent jusqu’à nous, même si les titres les plus anciens disent un monde autre, tant sur le plan des rapports sociaux (Tolstoï, Ramuz, Rigoni Stern) que sur celui des conjonctures anxiogènes, comme la Guerre froide (Haushofer, Orelli, Frisch).
Il y a donc du nouveau, qu’il faudrait pouvoir cerner, dans ces récits de la dernière décennie dont le scénario est en passe de devenir viral (et peut-être cliché), notamment dans le sillage de l’éco-féminisme (Antoinette Rychner, Après le monde, Buchet-Chastel, 2020 ; Gabrielle Filteau-Chiba, Encabanée, Le Mot et le reste, 2021 ; Douna Loup, Les Printemps sauvages, Zoé, 2021). J’essaie d’énumérer leurs points communs : la solitude ou le contact appauvri, la pensée de la mort, la cohabitation avec les animaux, les aléas du climat et d’autres forces muettes qui engendrent et détruisent. Souvent, une sorte de courage à vivre dans des lieux difficiles qui imposent un labeur et une habileté constants. Des modes de vie ruraux, sans confort, à l’écart des capitales et des offres de la modernité, mais pas grand-chose de l’ancien « roman rural », aux décors et scènes attendues : ce sont plutôt des apologues ou des paraboles pour un âge inquiet. Enfin, une intense solidarité humaine, taiseuse ou joyeusement bavarde, qui n’exclut pas le conflit : ainsi des scènes au bar du village, chez Fabio Andina, qui fait écho à celles de l’auteur grison Arno Camenisch (Ustrinkata, Quidam, 2020).
Ces récits d’adaptation donnent, du moins pour moi, le sentiment aigu d’un accord (c’est le titre original du roman d’Oscar Peer) et d’une réintégration au monde qui n’ont rien de lénifiant, pathétique ou publicitaire (Into the wild, sans le spectaculaire), mais apparaissent plutôt comme le fruit de la lutte et de l’invention, de liens tissés intuitivement entre les humains et non-humains et que les personnages (vieil homme d’une vallée reculée, citadin en rupture, jeune femme errante, etc.) sont chargés en quelque sorte de préserver, d’entretenir voire de recréer. On y retrouve, sous forme romanesque, des questions récurrentes chez des scientifiques, anthropologues et philosophes actuels (Philippe Descola, Vinciane Despret, Bruno Latour, Baptiste Morizot). Les études littéraires s’en font aussi l’écho (Pierre Schoentjes, Littérature et écologie, Corti, 2020), tandis qu’un Prix du roman écologique est décerné depuis 2018 : si la « nature » n’est pas cet ensemble muet de ressources taillables et corvéables, situées hors de nous, mais que les humains y sont solidairement immergés, comment nouer d’autres relations « diplomatiques » avec le vivant et le terrestre en général, pour ne pas précipiter la catastrophe environnementale redoutée par nombre d’études ? Comment modifier nos perceptions et représentations du monde pour aiguiser une nouvelle sensibilité aux interdépendances et transformer nos pratiques ? À ces questions qui relèvent d’un care élargi à l’ensemble du terrestre (« notre unique maison », « nous sommes tous sur le même bateau »1), répondent grosso modo une solution technophile plutôt optimiste (la science résoudra peu à peu ces problèmes, qui ne sont que des accidents collatéraux) ou au contraire une crainte profonde, fruit des imaginaires catastrophistes et survivalistes. Bien sûr, mille nuances existent, mais pour l’instant ces deux pôles occupent le devant de la scène. La version catastrophiste incite à une révolution urgente (disons, progressiste : conversion économique globale, énergies vertes, etc.) ou à un fantasme du retour (avec sa variante bénigne, l’idylle néo-rurale).
Or, rien de passéiste dans les récits évoqués ici, nul « c’était mieux avant », pas de « retour à la nature » qui ne soit voilé par le doute. Trop de clichés s’amassent sous ces mots depuis des siècles. Non, quelque chose qui excède peut-être les images littéraires, quelque chose d’âpre et de puissant (risque et espoir à la fois ?), qui n’annonce pas de grandes nouvelles mais ne cède pas non plus aux mauvaises, quelque chose de tenace qui persiste après l’acceptation des limites existentielles et du cycle vital et leur oppose une ruse d’hominidé, cocasse ou encolérée, en tout cas têtue mais pas ridicule, si bien qu’en tant que lecteur je me sens équilibré, relevé, nourri par ces expériences, comme si elles parlaient un langage commun au-dessous des vieux mots. Bien qu’y rôdent aussi mort, catastrophes naturelles et solitude, il émane d’elles une sérénité étrange, presque une harmonie (oui, le mot est glissant), comme c’est le cas une fois les instruments accordés, quand le concert va commencer.


Jérôme Meizoz*

1 Je pense aussi à la formule déjà ancienne de C. F. Ramuz : « La terre tout entière est un radeau de la Méduse avec cinquante jours de vivres. » (Questions [1935], Œuvres complètes, t. 15, Lausanne, Rencontre, 1968, p. 145).

* Écrivain. Dernier ouvrage paru : Faire l’auteur en régime néo-libéral : Rudiments de marketing littéraire (Slatkine, 2020)

Lu… de Suisse
Le Matricule des Anges n°226 , septembre 2021.
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