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Égarés, oubliés Le bourgeoisiste a mal tourné

janvier 2014 | Le Matricule des Anges n°149

Conseiller grammatical de Marcel Proust, André Beaunier était un vrai pion de l’orthographe. Avant de découvrir Joseph Joubert…

En octobre 1913 Marcel Proust, à quelques jours de la sortie chez Grasset de son livre Du côté de chez Swann, interroge André Beaunier sur un point de grammaire. Comment annoncer que ce roman aura une suite sans lui donner trop l’air de n’être qu’un premier volume ; Trilogie, la proposition de Beaunier, est retenue.
André Beaunier, né à Évreux le 22 septembre 1869, aimait se présenter comme un Normalien qui a « échoué ». Après sa formation à l’École Normale Supérieure puis comme pensionnaire de la Fondation Thiers et malgré une agrégation de lettres, il renonce à l’enseignement, préférant le journalisme et mener une carrière littéraire. Il débute en 1897 au Journal des débats et au Temps, puis est recruté au Figaro par Gaston Calmette, le nouveau directeur du journal. C’est là qu’il côtoie Proust et rend compte de ses traductions de John Ruskin. À partir de 1912, il tient aussi la chronique littéraire de la Revue des Deux Mondes et rejoint l’Écho de Paris comme critique dramatique. Il meurt brutalement à la tâche le 9 décembre 1925 à l’âge de 56 ans en se préparant à aller au théâtre pour son article du lendemain.
Débutant, il s’est fait remarquer comme un ardent défenseur du mouvement symboliste finissant, correspondant avec Francis Jammes qui lui dédie en 1900 La Jeune Fille nue, présentant Rimbaud la même année aux bourgeois de l’Écho de Paris. En 1902, les éditions du Mercure de France publient un recueil de ses articles, La Poésie nouvelle, qui reste une référence sur le symbolisme. Il rencontre même Tolstoï en Russie en 1897 pour Le Temps. Le 14 janvier 1898, au lendemain de la parution du J’accuse de Zola, on peut lire son nom, avec celui de Proust, parmi les signataires de la protestation de l’Aurore réclamant la révision du procès du capitaine Dreyfus. Gide décrit alors Beaunier comme un des êtres les plus gênés qu’il connaisse et Jules Renard note dans son journal un esprit qui consiste à tout dire avec l’air de s’en amuser. Au physique, une figure grasse, blanche, imberbe. Tout petit, riant, jeunet, l’air d’un séminariste qu’un excès amuse. Cette fausse timidité, son ironie et sa vaste culture font le succès de ses conférences et lui ouvrent les portes des salons de Marguerite de Saint-Marceaux ou d’Anna de Noailles, aide indispensable pour faire carrière. En 1900, la jeune danseuse Isadora Duncan est séduite par son intelligence et racontera cet amour de tête dans ses mémoires. Il épouse en 1908 l’artiste lyrique Jeanne Raunay avec comme témoins Calmette, le musicien Gabriel Fauré et l’académicien Jules Lemaître, cofondateur de l’Action Française.
Sous l’influence de sa vie mondaine, Beaunier s’est éloigné des enthousiasmes de sa jeunesse. Il se convertit au catholicisme vers 1911, s’engage dans ce que Julien Benda appellera le « bourgeoisisme », la lutte de la classe bourgeoise contre la classe ouvrière et rejoint les idées réactionnaires du royaliste Paul Bourget avec qui il écrit La Crise, comédie jouée en 1912 montrant un premier ministre cynique et arriviste. En 1914, à la question « Votez-vous ? » il répond « Je vote : que puis-je faire de mieux pour écarter les barbares… » Il participe au bourrage de crâne de la Première Guerre mondiale.

« Au risque de tout casser ».

Beaunier est l’auteur d’une douzaine de romans : Les Dupont-Leterrier (1900), histoire d’une famille déchirée par l’« Affaire » ; Le Roi Tobol (1905) inspiré par la vie du Bouddha qui influence Victor Segalen ; Picrate et Siméon (1904) et L’Homme qui a perdu son moi (1911), dédié à Bourget, sont des contes philosophiques sur les dangers des idées modernes et de la science. Ses derniers livres ont un ton plus léger : Sidonia ou le malheur d’être jolie (1919), L’Amour et le secret (1920) ou Éloge de la frivolité (1925).
En 1912, dans sa première chronique de la Revue des Deux Mondes, il avait exposé sa ligne de critique littéraire : « La critique doit avant tout veiller sur le vocabulaire. Si la littérature est un jeu, les critiques, je les compare à ces modestes gardiens qui, le soir et la partie achevée, rangent les raquettes et les balles, les soignent et, souvent, les raccommodent : qu’ils admonestent les joueurs imprudents, les forcenés, et puis ceux-là qui, pour étonner l’assistance, ont tenté des coups dangereux, au risque de tout casser ». Il devint un pion de l’orthographe, adepte des sic, à l’affût de la moindre faute de grammaire, qualifiant de galimatias l’écriture de Paul Claudel. Et ce n’est pas un hasard si Proust pense à lui en 1913 pour résoudre un point de grammaire ! Ils se brouillèrent ensuite et Beaunier n’écrivit rien sur La Recherche. Il se montre peu sensible aux formes nouvelles qui apparaissent avant et après la guerre, préférant l’étude du passé comme en témoignent ses livres sur Mme de Lafayette, Julie de Lespinasse ou le moraliste Joseph Joubert (1754-1824) auquel il consacre les quinze dernières années de sa vie. Le double attrait de son originalité et de son mystère le séduit. Fruits de ses recherches, trois biographies paraissent chez Perrin. Joubert apparaît comme un bohème parisien du XVIIIe siècle, fréquentant Diderot et Rétif de la Bretonne. Beaunier raconte ses amitiés, ses amours et son effroi face à la Révolution. Il rassemble en 1921 les lettres de Joubert à Mme de Vintimille et publie une dizaine d’articles autour de la petite société qu’il fréquentait à partir de 1797 : Chateaubriand, Fontanes, Pauline de Beaumont, Mme de Sérilly… Ses recherches s’appuient sur les deux cent cinq petits carnets de Joubert qu’il retranscrit minutieusement et dont il ne verra pas la publication en 1938. Tout à la fois journal intime et notations de pensées au fil des jours, cette « édition Beaunier » révèle au lecteur du XXe siècle un « merveilleux poète de la lumière » (Georges Poulet), une présence anticipée de Mallarmé (Maurice Blanchot). C’est là tout le paradoxe d’André Beaunier, réactionnaire qui s’échappa sur une voie nouvelle, un conservateur qui finalement a mal tourné !

Pascal Pfister

Le bourgeoisiste a mal tourné
Le Matricule des Anges n°149 , janvier 2014.
LMDA PDF n°149
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