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Domaine étranger Le zéro et l’infini

février 2017 | Le Matricule des Anges n°180 | par Sophie Deltin

Un élève tyrannisé par son maître : dénonciation d’une pédagogie mortifère, le roman de l’Autrichien Friedrich Torberg, publié en 1930, offre un laboratoire d’observation du mal.

C’est leur dernière année de lycée, celle de la « Maturité » (le baccalauréat), et les nouveaux élèves de la classe de terminale viennent de connaître le nom de leur professeur principal – « de mathématique et de géométrie descriptive ». Kupfer ? Sa réputation lui vaut le surnom de « Kaiser Kupfer » – en écho à peine voilé à l’acronyme officiel « k. und k. » (« kaiserlich und königlich », « impérial et royal ») qui servit à désigner la monarchie austro-hongroise (1867-1918). Chaque année, ce maître vaniteux et despotique se crée « sa ration d’élèves voués à l’anéantissement ». Cette fois-ci, et avant même que les cours ne commencent, Kupfer a jeté son dévolu sur Kurt Gerber, esprit doué, dont le naturel récalcitrant se complique de quelques faiblesses en mathématiques… L’Autrichien Friedrich Torberg (1908-1979) est âgé d’à peine 22 ans lorsqu’il publie ce roman d’initiation douloureusement autobiographique. Au début de la rédaction de son livre en 1929, il s’inspire également du suicide de dix lycéens dont en une seule et même semaine il a alors connaissance par la presse. Très connu en Allemagne, adapté au cinéma en 1981, ce texte inédit en français est remarquablement servi par une traduction qui a su en rendre tous les accents de modernité.

De cette pédagogie dévoyée en dressage : « Parce que les élèves avaient la foi, il était leur maître ».
« Nous allons vous tanner le cuir, Gerber » : fort de cet avertissement magistral, l’élève aurait pu changer d’école, mais il refuse, prêt à relever le défi. Sans surprise, Kupfer instaure un ordre de « terreur » – intimidation, chantage, injustice, humiliations – pour affirmer sa supériorité sur la classe. Dans cette atmosphère malsaine fondée sur la peur et la répression, le rigorisme et la perversion du maître-fasciste tendent naturellement à anesthésier, voire à supprimer la pensée et la volonté de ses « sujets » qu’il méprise d’ailleurs comme des « nullités »  : « Il commandait, on lui obéissait. Il interpellait, on lui répondait. Il disait : “Silence !” et le silence se faisait. Il disait “Que la lumière soit !” et elle jaillissait, l’entourant d’une scintillante puissance et d’une perfection rayonnante ». Soumis parfois jusqu’à l’effroi, les élèves sont « transformés à son ordre en phalange immobile dressée contre toute forme de doute » – l’un des chemins les plus sûrs pour mener à la mise au pas aveugle de jeunes adultes capables un jour d’adhérer au pouvoir nazi en Allemagne puis en Autriche. De cette pédagogie dévoyée en dressage, le romancier prend soin de percer les ressorts, l’autorité n’étant toujours qu’un faire-accroire fondé sur un consentement initial. Ainsi, souligne-t-il, l’autorité de Kupfer « dépendait d’une seule et infime décision : était-on prêt à croire en elle ou non ? » Et de conclure implacable : « Parce que les élèves avaient la foi, il était leur maître. »
Tout le talent de Torberg est de rendre insaisissable le mystère du mal : d’où vient-il exactement ? L’éducateur tout-puissant veut-il vraiment détruire l’élève Gerber ? Si ce dernier résiste à l’épreuve de force qui s’installe, plusieurs éléments vont en réalité contribuer à saper sa confiance en lui. En fin stratège de la division, Kupfer s’emploie à briser tout sentiment de solidarité entre les élèves. Au point qu’un jour ils accueilleront l’annonce de la mort de l’un des leurs avec une froide indifférence. Gerber peut certes compter sur le soutien d’« alliés », il se heurte néanmoins aux rumeurs, aux moqueries ou à la lâcheté servile de certains condisciples (et professeurs). À travers ces personnages plus ou moins passifs, le romancier s’interroge sur une forme de défaillance de présence à soi – quand fait défaut cette faculté à se raccorder à sa conscience et ses émotions, au point parfois d’exécuter ce que les autres attendent de vous. Comme dans le roman de Robert Musil, Les Désarrois de l’élève Törless paru en 1906, où il s’agit non pas d’un professeur mais de deux élèves qui persécutent leur victime – l’élève Törless ne prenant jamais activement part aux actes de torture, mais se révélant complice par sa passivité même – Torberg transcende la simple perception des tourments qu’implique le passage, au sens initiatique, de l’adolescence pour sonder la facilité des hommes à entrer dans le mal. Le jeune Gerber est par ailleurs sous le joug d’un désir fou, obsessionnel – « cette pulsion effrayante, comme un poison inoculé » qu’il éprouve pour la sémillante et inaccessible Lisa dont la frivolité le met au supplice. Gerber subit enfin la pression de ses parents, de son père surtout, malade du cœur, qui à la fois par amour et par désir de revanche sociale, l’enjoint à réussir. « Si tu crois que la vie n’a rien à voir avec l’école, tu es dans l’erreur » lui dit-il. Pour autant, le fils unique dénonce à de multiples reprises la tyrannie qu’exerce le diplôme, s’insurgeant contre ce monde « étriqué » « où ne pas réussir un examen est l’opprobre suprême ». Par-delà la cellule familiale, c’est contre la société tout entière, la hiérarchie des valeurs et la signification desséchée qu’elle leur accorde, que Torberg lance un procès à charge : « Qui avait conféré officiellement à ce “corps enseignant” et à ses “membres” le droit de déterminer des décennies durant le devenir d’êtres humains ? » À mesure que l’épreuve ultime approche, l’équilibre psychique de l’adolescent se fissure sous l’effet laminant des jugements définitifs intériorisés comme des prophéties auto-réalisatrices, d’un sentiment de « vide » – « une sorte de manque d’appétit de l’âme » – qui finit par lui faire perdre le sens de l’existence, purement et simplement. 
En une scène grandiose où Gerber vient de rater un examen final, sa révolte résonne d’un appel désespéré à l’infini de la vie humaine : « Vous êtes vivants ? Oh non, il y a bien longtemps que vous ne l’êtes plus ! (…) Ils piétinent vos âmes, ils vous font courber l’échine, ils bâillonnent votre volonté, ils vous rabaissent et vous trompent, ils vous arrachent le cœur de la poitrine, pour que vous ne vous rendiez compte de rien… et vous êtes vivants. Vous vivez, vous souriez. Et vous êtes surpris quand quelqu’un se met à hurler. Mais enfin, ce n’est pas moi qui hurle ! Ces milliers d’êtres torturés hurlent par ma bouche. S’il vous plaît, monsieur le Professeur, puis-je hurler ? Non, ce n’est pas permis. Alors, ils m’ont envoyé leurs cris, tous. De noires chauves-souris aux griffes géantes sont entrées en moi. Elles creusent et détruisent en moi. Alors je dois hurler, hurler, hurler… » Poussé vers son funeste et irrémédiable destin, l’élève Gerber, prototype d’une « jeunesse gâchée » (selon le titre du récit qu’avait tiré en 1901 le jeune Stefan Zweig de sa propre scolarité), sera bel et bien mis à mort, broyé par un système où font cruellement défaut « la vérité, l’équité et l’amour ».

Sophie Deltin

L’Élève Gerber, de Friedrich Torberg
Traduit de l’allemand par Françoise Toraille, Éditions Zoé,
336 pages, 21,50

Le zéro et l’infini Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°180 , février 2017.
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