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Domaine étranger Jonas et ses doubles

février 2017 | Le Matricule des Anges n°180 | par Thierry Guinhut

Chaque vie est une collection d’histoires. La preuve, avec Le Séducteur, un roman initiatique et malin.

Faut-il se conformer à l’habitude de la chronologie pour raconter une vie ? Le Norvégien Jan Kjærstad saute allègrement par-dessus cette convention, écrivant l’histoire de Jonas à la manière d’une constellation tournant autour de son point nodal : la mort de son épouse. Que l’on se rassure, il ne s’agit pas d’un énième policier, de plus la fin nous laissera au même plan cinématographique, non résolu. Mais sachant que Le Séducteur n’est que le premier volet d’une trilogie d’environ 1500 pages, nous aurons tout le temps d’espérer maints développements à l’énigme et à l’explosion narrative dont l’écrivain – et le lecteur avec lui – est friand.
Ce sont en fait deux points nodaux : outre le cadavre sanglant de l’épouse, c’est leur rencontre, lorsqu’enfants, leurs bicyclettes se heurtent. Là est le « moyeu du récit », et de la roue de l’existence. L’enfance et l’adolescence du héros, racontées par facettes au moyen d’un narrateur omniscient, parfois critique, toujours mystérieux, sont entourées par divers initiateurs. Sa sœur dont l’exposé didactique exhibe son sexe à sa vue, son ami Gabriel aux bavardages infinis à bord d’un bateau qui faillit heurter un ferry, sa complice Néfertiti grâce à laquelle Jonas joue Duke Ellington à l’harmonica et « se transforma psychologiquement en homme du grenier  »…
Le tableau familial est le biais par lequel passe une satire de la Norvège tout entière, aux nouveaux riches incultes et péremptoires, clinquants et affreusement conventionnels. Heureusement, autour de Jonas, de multiples figures de l’artiste éclairent son espace : Ole Bull, le musicien virtuose du XIXe siècle, voyageant jusqu’au sommet des pyramides, ou la peintre Dagny M., étrange et fascinante.
Après mille conquêtes, c’est avec son épouse Margrete, qui avait le don « de transformer le train-train de la vie de tous les jours en œuvre d’art », que Jonas, l’homme au « pénis miraculeux », donne toute la mesure de son inventivité, de son exploration du monde, à elle dédiées, au point que l’on puisse parler de memento mori pour qualifier cette brillante stèle romanesque.
Un complexe et délicieux système d’écho (comme entre l’orgue du père et celui de l’opéra de Sydney) relie les récits, suspendus et repris tour à tour, surprenants. Jan Kjærstad répond ainsi à la question de savoir quelles strates nous composent. L’épique aux gorges du Zambèze, le lyrisme d’une vie qui « était un conte de fées sans fin », côtoient le tragique avec la mort de « la jeune fille aux plus longs cils du monde »… Mais aussi le comique, lors de l’hilarante et blasphématoire comparaison entre la langue de Nina sur son gland et devant l’hostie, ce qui « méritait le nom de sacrement » !
« Lançant une vague de créativité dans le pays », Jonas Wergeland réalise pour la télévision norvégienne des documentaires, loin du réalisme, qui est « l’antipode de l’art ». Ainsi le temps de l’œuvre d’art qu’est Le Séducteur n’est pas linéaire ; ainsi les épisodes de la série filmée par Jonas, titrée « Thinking big », permettent-ils à Nora de se percevoir « comme une voyante, c’est-à-dire une visionnaire », dans une mise en abyme particulièrement riche de sens.
Né en 1953, Jan Kjærstad, grand voyageur, vit à Oslo. Spécialiste de théologie, il publie des nouvelles, puis un roman, Miroirs : une série de lectures du vingtième siècle, dans lequel son héros David Dal traverse une Histoire occidentale en forme de puzzle jeté à la face du lecteur. Alors que Le Séducteur fut publié en 1993, nous ressentons comme un impardonnable retard la traduction à venir des volets suivants de la trilogie : Le Conquérant et L’Explorateur. Si l’écriture reste aussi suggestive, bardée de péripéties, de métaphores filées, le lecteur sera emporté pour longtemps dans un monde d’actions et de rêveries innombrables, mais aussi un miroir kaléidoscopique de soi-même.

Thierry Guinhut

Le Séducteur, de Jan Kjærstad, traduit du norvégien par Loup-Maëlle Besançon,
Monsieur Toussaint Louverture, 640 pages, 24

Jonas et ses doubles Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°180 , février 2017.
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