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Domaine français Théories du recommencement

septembre 2018 | Le Matricule des Anges n°196 | par Camille Decisier

Avec deux nouveaux romans, Antoine Wauters poursuit son exploration poétique et résolument personnelle des territoires de l’imaginaire.

Pense aux pierres sous tes pas

Moi, Marthe et les autres

À son terme, le voyage dans l’univers d’Antoine Wauters suppose un temps de latence, comparable à la descente après une orgie de psychotropes, pendant lequel on recompte ses organes, histoire de vérifier qu’on n’a rien perdu en route. L’atterrissage laisse un peu pantelant, tout à la fois heureux de rentrer chez soi et encore absorbé par là-bas, déjà impatient de repartir. Après y avoir passé un certain temps en compagnie de monceaux de cadavres en décomposition, de dictateurs frappadingues ultracapitalistes, d’une guérisseuse complètement allumée et de cannibales s’accouplant sur les restes de leurs amis dévorés, on émerge des deux derniers ouvrages du poète et romancier belge avec le même frisson qui nous a parcouru l’échine, enfant, en comprenant que le Petit Chaperon rouge, c’était nous. Car cet univers délirant, dont la cruauté n’a d’égale que l’inconsolable besoin d’amour, n’est qu’une extrapolation du nôtre dans ce qu’il a de plus attendrissant et épouvantable.
C’est nous, Moi, Marthe et les autres, cette bande de survivants assoiffés errant sur un « boulevard SainGerm » apocalyptique, déserté, proprement innommable puisque partout « les lettres s’effacent d’elles-mêmes, naturellement. Elles se retirent des choses, des noms de rues, des paquets de clopes, des devantures des magasins. Doucement, les lettres tombent. Et nous vivons ». Dans un monde dont il ne demeure plus rien, ou si peu, donc pas grand-chose à se partager, l’instinct de survie réveille les pulsions individualistes les plus primaires : « Je ne dis pas aux autres que j’ai trouvé des clopes (…). Je ne leur dis pas que rien n’est aussi bon qu’une vieille Marlbrolit et que, qu’on le veuille ou non, certaines choses sur cette terre doivent impérativement se vivre seul. » Paradoxalement, la pénurie de tout – et par-dessus tout, de mots – abolit les frontières entre richesse et pauvreté, beauté et laideur, bien et mal, cruauté et nécessité : il y a exactement la même urgence à manger de la chair humaine (arrosée d’un verre de « Coc-Cla ») qu’à faire l’amour sept jours durant car, « à présent que tout est vide, nous ne sommes plus que vivants, absolument vivants ».
C’est nous, dans Pense aux pierres sous tes pas, ce couple de jumeaux incestueux, travestis, transgressifs, la sœur rêvant de prendre la place de son frère et inversement, incarnant à eux seuls tous les tabous du monde, à la poursuite d’un unique but (l’amour, toujours). Et nous aussi, hélas, ce despote ultralibéral pour qui le bonheur de son peuple est aussi simple que d’appuyer sur le bouton d’un lave-vaisselle, aussi pur et transparent qu’un verre de Martini dry.
Ces deux récits écrits coup sur coup reprennent le thème majeur de la disparition, qui traversait déjà le premier roman de Wauters (Nos mères, 2014, dans lequel une mère séquestrait son enfant pour lui épargner les horreurs de la guerre) : la disparition des lettres, dans un Paris en ruine, est vécue comme une perte de mémoire et d’identité, un châtiment provoqué par l’homme lui-même et son appétit pour l’excès. La séparation des jumeaux est une disparition, pour chacun d’eux, de l’autre, donc de soi : « Voilà, Léo. Ainsi allait ma vie en ton absence. Et tout ce qu’ils appelaient terre fut temps. Fut attente de toi. » Douleur de la disparition, incarnée par cette solitude irrémédiable et par la nécessité de distribuer à tout prix, faute d’en recevoir, quitte à se prostituer, cet amour dont on ne sait plus que faire. Mais aussi espoir immense que ces disparitions multiples suscitent, voire exigent : car, sans séparation, pas de retrouvailles ; sans tyrannie, pas d’affranchissement ; sans disparition, pas de re-création. Dans le Paris pulvérisé de Marthe et des autres, la parole continue malgré l’absence de mots, et même elle mute, elle se libère, se renouvelle. C’est, jaillissant de la noirceur, cet élan vers le recommencement qui donne au texte toute sa tonicité : Moi, Marthe et les autres s’achève par une mort, donc par une délivrance ; Pense aux pierres… se clôt sur une renaissance. Un partout. Résilience au centre.
Scénariste, romancier, poète et éditeur, Antoine Wauters est peut-être avant tout un conteur, se tenant à la croisée des chemins de la philosophie et de la poésie, armé d’une surprenante clairvoyance sociétale et d’une conviction certaine dans la puissance des mots et de l’imaginaire face à la violence du monde. « Aujourd’hui, quand j’entends des gens clamer haut et fort qu’ils ont changé de vie, je ne peux m’empêcher de rire. Parce que je n’y crois pas, à ces métamorphoses. Ce qui paraît changer, c’est le tracé que prend votre chemin. (…) C’est la nouvelle maison que vous occupez. (…) Mais dans le fond, rien ne change. Il n’y a pas de destin, sauf celui de demeurer qui vous avez à être. »

Camille Decisier

Antoine Wauters, Pense aux pierres sous tes pas et Moi, Marthe et les autres,
Verdier, 190 et 76 pages, 15 et 12,50

Théories du recommencement Par Camille Decisier
Le Matricule des Anges n°196 , septembre 2018.
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