Une bande : ivor, le narrateur, jonas, arjan, marco, ali (l’absence de majuscule est volontaire – marque de modestie ?). Des lieux quotidiens, banals : hall d’immeuble, kebab, lycée, rues du centre-ville. Discussions sans fin, blagues, trafic et usage de drogues diverses, bagarres plus ou moins violentes, histoires d’amour ébauchées puis ratées… Si l’on s’en tenait à ces ingrédients narratifs, dignes d’une série sur la désespérance et la déshérence des banlieues, on pourrait s’étonner que ce roman d’un Norvégien de 19 ans nous soit présenté comme un chef-d’œuvre, auréolé de prix littéraires prestigieux. Son originalité, sa force et son charme tiennent à sa forme et à sa langue. Nous découvrons en effet une succession de chapitres, tous pourvus d’un titre, mais qui n’excèdent pas deux pages et dont le plus court est composé de cinq lignes. Choses et scènes vues, bribes de dialogues, souvenirs et portraits esquissés (une belle évocation de baba, la grand-mère morte) se succèdent, dans une sorte d’idiolecte assez inouï. Sans doute faut-il saluer le travail de la traductrice qui a dû, à son tour, l’inventer : argot, abréviations sms, expressions issues de l’arabe ou du somalien, références (parfois énigmatiques)… Ainsi, pour décrire leur amitié : « on a pris de la md et d’un coup, tout le monde est devenu sentimental, genre imagine quatre guédros affalés sur un canapé dans un magasin de meubles qui s’aiment comme des frères ». L’amour naissant : « j’ai dit à marco, cette fille est différente, je veux bien la traiter, pas la blesser comme les autres, et marco a fait frère, elle, elle est peut-être différente, mais pas toi ». Et ivor, en cela assez proche de Momo, personnage principal et narrateur tout aussi inventif de La Vie devant soi de Gary-Ajar, se fait parfois moraliste et invente des maximes : « quand on joue avec le feu, on risque de se brûler, mais quand on joue dans le feu, on risque de partir en fumée ».
Thierry Cecille
Tah l’époque, d’Oliver Lovrenski
Traduit du norvégien par Marina Heide, Actes Sud, 319 pages, 18 €
Domaine étranger Tah l’époque
février 2026 | Le Matricule des Anges n°270
| par
Thierry Cecille
Un livre
Par
Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°270
, février 2026.

