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Domaine étranger La Veuve, de José Saramago

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Éric Dussert

José Saramago n’avait que 23 ans lorsqu’il rédigea A Viúva (Terra do pecado, 1947), La Veuve, première pierre d’une œuvre magistrale qui le conduirait au Nobel (1998), le seul remporté par un auteur lusophone. Si le roman traduit par Dominique Nédellec n’est évidemment pas une pièce de la maturité de cette œuvre étonnante à plus d’un titre – qui n’a pas été aveuglé par L’Aveuglement (1995) ? étourdi par Tous les noms (1997) ? – dira-t-on pour autant que c’est un texte vert ? Le récit n’emprunte pas de voie étourdissante – c’est un drame psychologique –, l’étonnement, si ce mot n’est pas trop faible, vient de la maîtrise intellectuelle et sentimentale de son sujet. Saramago était capable, à 23 ans, d’exprimer précisément ce que peut penser chacun de ses personnages, homme, femme, jeune, vieux, et le tout dans une langue qui ne ménage ni sa force d’évocation, ni ses beautés, avec des formulations frappantes, comme ce « bain lustral de la confession », ou la « viscosité étrange » qui baigne l’esprit de la veuve privée d’homme, ou encore « le flair amoureux des vieilles filles » développé par sa bonne aigrie et moraliste. Démonstration par ce monologue du docteur Viegas, ami quinquagénaire de la famille, qui déclare : « Quand on arrive à mon âge, il faut choisir entre deux chemins. Le premier, le plus fréquenté, est celui de la contemplation passive, du souvenir des joies enfuies, en camouflant notre incapacité à les éprouver une nouvelle fois ; l’autre, que je me plais à emprunter, est celui de la joie décidée et énergique, et ce d’autant plus que les cheveux se font rares et blancs sur notre crâne, une joie qui ne vient pas du cœur comme celle des jeunes, mais qui résulte d’une détermination toute cérébrale, une joie qui s’impose parce qu’elle vient de là où on l’attend le moins, des vieux. Le premier chemin c’est l’incapacité à vivre ; le second, c’est la volonté tenace de ne jamais céder, de supporter la vie tant que la mort n’est pas là… » Saramago était décidément L’Écrivain.

Éric Dussert

Traduit du portugais par Dominique
Nédellec, Seuil, 318 pages, 23,90

La Veuve, de José Saramago Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA PDF n°274
4,50