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Le Matricule des Anges
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Nouvelles Le relais impérial

avril 1993 | Le Matricule des Anges n°4

Agé de trente-quatre ans et habitant en région parisienne, Philippe Testard-Vaillant occupe son temps entre le journalisme et l’édition où il est chargé, chez Hatier, de lancer des collections d’ouvrages de vulgarisation scientifique pour les enfants. Il collabore également à divers magazines comme Sciences et vie ou L’Événement du jeudi. C’est la première fois qu’il envoie une nouvelle. En littérature, Philippe Testard-Vaillant apprécie Valéry Larbaud, Paul Claudel et Jorge Luis Borges. Dernier livre acheté : François Sureau, L’Aile de nos chimères (déception)..

Depuis le départ de Mademoiselle Brazza (à l époque où je fis sa connaissance, Mademoiselle Brazza prenait déjà du ventre et de grands airs ; un tatouage bleuté émergeait de son décolleté où frétillaient deux voluptueuses larmes blanches bouffant d’orgueil oriental ; Mademoiselle Brazza, tout en seins, menait une vie constellée d’euphémismes amoureux, ensorcelant la queue de ses sigisbées qu’elle jetait, l’amour accompli. comme des mégots de Kool), je parlais peu, pleurais à verse, vaporisant des maux d’esprit avec l’ostentation d’un cardinal empourpré de frais.
Je longeais les théâtres de barrière pour humer à pleins poumons le fumet des fours. Au bord de la mer, je ne songeais qu’au prix du poisson. Devant le chien d’ivoire du Metropolitan Museum, aux éditoriaux de Trente millions d’amis. Paré d’aigreur et de tissu latin, je me massais le bas-ventre dans les latrines citronnées des opéras pour exprimer deux trois giclées de sperme wagnérien. Cette descendance solitaire tachait mes chaussures et me décalaminait l’ego jusqu’au coucher du soleil.
La nuit, un cauchemar têtu m’exilait aux confins du lugubre. Un orage faisait halte au cimetière de Sète pour se mêler à l’algèbre des tombes. Puis un arbre foudroyé poussait des cris de chat avant de se coucher. Sous la poussée des racines, des cercueils jaillissaient de terre et explosaient en retombant. Le lendemain matin, des veuves en goguette découvraient, près du cadavre de bois, les cadavres de nonnes expulsées de leur retraite. La peau de vierges était à peine tachée, tendue à rompre sur un cortège d’os intacts.
De la Triphosphine Tyndal dans les poches, je me rhabillais à la hâte et filais m’apaiser dans la Salle des pas perdus pour réciter
L ’Apocoloquintose du divin Claude à des SDF miséricordieux.
Trop vexé, trop peureux pour affronter les palpitations de la faculté, je songeais à en finir mais retardais l’heure de la fermeture. Le poignard eût fait merveille s’il n’avait exigé un rien d’adresse et quelques lumières en anatomie. Glisser d’un pont légendaire à l’entame des beaux jours n’eût pas manqué d’allure, seulement j’avais horreur de me lever tôt et de perturber la navigation fluviale. Un chimiste de mes amis, la bonté même, m’avait offert un breuvage éprouvé sur un inspecteur du fisc trop tatillon. Une gorgée, cher ami, rien qu’une gorgée. L’attention m’allait au cœur mais, fichu orgueil, je rechignais à plagier la mort d’un fonctionnaire des impôts.
L après-midi, je faisais la sieste au Collège de France pour peloter, à la sortie des cours, les fesses des bas-bleus accourus de la Montagne Sainte-Geneviève. Celles de Mademoiselle Nachtigal, deux exquises mirabelles, deux pépites de bowr enrobées de dentelle opaque, atterissaient chaque mardi au premier rang de la salle 4, où l’érudition du professeur Piébot, un vétéran de la glose soporifique, incendiait toutes les steppes de la connaissance humaine sous la prunelle goulue de douairières ménopausées.
Après une petite guerre digne des Tactica de Léon VI, Mademoiselle Nachtigal capitula une nuit d’août, rue Soufflot. en glapissant sa devise sous une averse tiède :

- Étudier sans réfléchir est vain, réfléchir sans étudier est dangereux. Allons…
L’appétit revenant en mangeant, j’appris à feuilleter ma connaissance plus suavement que mon vieux Dénèque, chaque mardi soir, au Relais Impérial, un deux étoiles sur la route de Versailles. Été comme hiver, l’hôtel n’accueillait que des siamois en chaleur. Les tourtereaux montaient en miaulant, tiraient les volets, chiffonnaient les draps puis repartaient dos rond, adorables. Plus platoniques que plutoniques, nos effusions se consumaient dans le noir et me donnaient ce teint de géranium saumon-rose que Mademoiselle Nachtigal, bibadieri percluse de naïveté provinciale, attribuait à certain tour de hanche alambiqué. Après quoi, Mademoiselle Nachtigal remettait sa culotte, embrasait un Upmann, me plantait le brandon jusqu’aux amygdales et soupirait, en soupesant ma chair défaite :

- Garder mémoire de l’histoire, mon milan, c’est garder mémoire de la leçon des morts. Passons aux choses sérieuses.
Septembre roussit sans que j’ignorasse l’iconographie byzantine et l’anthropomorphisme des Juifs, octobre s’effeuilla sur les divinités carnivores du panthéon bouddhique, novembre m’enseigna le culte du feu dans la religion zoroastre, décembre les perfectionnements du train de labour au XIème siècle, janvier la découverte du Meganthropus par Von Kœniswald, février la consubstantialité chez les gnostiques, mars le nom des sept lacs de l’Himalaya (sur quoi, Mademoiselle Nachtigal, m’ayant accepté dans sa bouche pour la première fois, m’expliqua, en proférant un petit rot, qu’elle expliquait en explorant et ne recommencerait l’expérience qu’à la condition que je lui ramenasse un demi litre des eaux d’Anotatta, perpétuellement froid), avril le chant XXII de l’Iliade dont Mademoiselle Nachtigal savait par cœur les deux ou trois cents premiers vers, mai les prohibitions matrimoniales chez les Samos du Burkina-Faso, juin les frasques de Saint-Alphonse de Rigorie, juillet le concept de romanisation dans l’œuvre de Strabon (nous fêtâmes le 14 au-delà du Pôle, respirant les vapeurs d’hydromel au milieu d’esquimaux enturbanés de moustiques), août les origines du mégalithisme.
En moins d’un an, j’acquis la force spirituelle du cheval-dragon, la résistance de l’âne et l’insensibilité du cloporte. Pour me récompenser, Mademoiselle Nachtigal m’offrit, conquises à prix d’or (la mort de son père mathématicien, emporté par de mauvais calculs dans les reins, l’avait lestée d’un viatique qui profitait chez un notaire avisé), les œuvres complètes d’Ardant du Picq, son stratège favori, un colonel tombé à Gravelotte puis dans l’oubli. Mademoiselle Nachtigal but deux gorgées de punch, ouvrit les bras, les draps. Son ventre croassait. Elle me guida jusqu’à sa porte la plus étroite. Je ne lui fis pas mal. A l’instant de partir (elle disait toujours : « lch komme, Ich komme »), elle pesta contre les effets telluriques de la norme du jus cognens.
Le lendemain, nous marchions dans les rues de je ne sais plus quelle ville, la peau en feu. Des vieilles moustachues tricotaient sur le trottoir, les bébés arrachaient l’écorce des platanes, des filles jeunes revenaient de la plage avec du sable sur les cuisses.
Mademoiselle Nachtigal grimpa sur les remparts pour haranguer cette mer pleine de méduses. Glissa. Voilà. Il faudrait débarbouiller sa tombe, tout en haut du cimetière indigène, et tailler le rosier qui brandille à ses pieds. Le mistral se chargera de la besogne. Il me doit bien ça. Depuis le départ de Mademoiselle Nachtigal, même le zéphir me râpe le coeur.
Philippe Testard-Vaillant

Le relais impérial
Le Matricule des Anges n°4 , avril 1993.