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Nouvelles Amigos

février 2006 | Le Matricule des Anges n°70 | par Alain Emery

Né en 1965, Alain Emery habite dans les Côtes-d’Armor.Il est le lauréat du concours de nouvelles 2005 organisé par la librairie La Mandragore à Chalon-sur-Saône et dont Le Matricule des anges est partenaire.

J’ai entendu des tas d’histoires fabuleuses sur le vent. L’une d’entre elles une légende indienne ou chinoise, je ne sais plus, peut-être l’ai-je même tout simplement inventé quand j’étais enfant, l’une d’entre elles prétend que le vent parle aux vagabonds, qu’il leur confie des secrets, où sont les beaux chemins et les versants faciles, qu’il leur révèle où trouver de bons cœurs et qu’il porte de même, au devant d’eux, les aboiements des chiens.
Je crois que c’est vrai, je crois que le vent est un compagnon comme un autre, qu’après tout, il peut habiller une solitude, qu’il en est bien capable, et ça même si, au fond de l’hiver, lorsqu’il est si glacé qu’il en devient coupant, certains d’entre nous ne sortent de sous les cartons que pour lui confier leur dernier souffle.

Je me souviens d’une fin d’après-midi, il y a quelques années, dans les montagnes catalanes, l’été finissait, et, au terme d’un sentier escarpé, j’ai senti, dans mon dos, qui montait de la vallée d’Aos, un vent si paisible que je m’en suis ému. Je me suis retourné et je l’ai vu, ce vent plus léger qu’un murmure, qui s’enroulait sur les arbres et toute la montagne a paru frissonner.
Un oiseau planait silencieusement dans cette lumière de fin du jour et, en baissant les yeux, j’ai vu, en contrebas, sur le sentier, le vieillard qui me suivait depuis le matin. Peut-être est-ce le vent qui me l’a demandé, je ne saurais dire mais j’ai décidé de l’attendre, assis sur une pierre encore toute chaude de soleil.
Je voyais son crâne, ses cheveux blancs, clairsemés et son dos arrondi sous l’effort. Également un de ses bras, presque noir, aride et maigre, parcouru de grosses veines gonflées d’un sang bouillonnant. Il tenait, enroulée au tour de sa main, une sangle de cuir qui passait par-dessus l’épaule et au bout de laquelle ballottait une misérable couverture. Il portait aussi un sac de cuir en bandoulière, une sorte de musette. Il n’avait pas d’autre bagage.
Il était à la peine. Autour de nous s’étendait une fournaise de rocaille et j’entendais son souffle buter sur le sentier et rouler jusqu’à moi. À chaque pas, il se courbait davantage et son front touchait presque le sol. Les pierres se dérobaient sous ses pieds, et il s’agrippait aux épines, poussait des jarrets, et je savais, j’en étais certain, qu’il ne pensait plus à autre chose qu’à la délivrance du sommet.

Le chien l’a entendu, il a gueulé, deux fois, lourdement et s’est recouché en entendant ses jappements qui dévalaient la montagne. Je me souviens que je me suis demandé ce qu’un homme aussi vieux et aussi maigre faisait dans un pareil endroit, je me le suis demandé mais surtout je crois que je l’ai trouvé émouvant. Aussi émouvant que la première fois que je l’avais vu.
Je l’avais aperçu, deux jours plus tôt, sur une petite place ombragée de Santa Coloma, juste au-dessous d’Andorre alors que je mendiais quelques pièces aux passants.
Assis sur les bancs, et pour certains debout, adossés aux troncs colorés des platanes, de vieux Andorrans en bras de chemise discutaient de tout et de rien. Ils parlaient avec une belle lenteur et leur peau cuivrée luisait dans l’ombre. Il devait être un peu moins de midi mais déjà, entre eux, coulaient de longs silences et l’on n’entendait plus alors que le bruit de leur bouche aspirant au verre de vin doux.
Il était assis parmi eux mais je n’ai vu vraiment vu, je veux dire que lui. Lui ne regardait personne. Il passait au travers de tout et ne semblait s’arrêter à rien d’existant. Il m’a rappelé Gérard Phillipe dans Les Orgueilleux, et aussi de vieillies photos que ses proches avaient prises d’Hemingway au cours de ses safaris. Il montrait une vraie gueule de naufragé, de Robinson magnifique, rompu, épuisé, et pourtant survivant, une gueule anguleuse et abrupte et malgré toute baignée d’une insondable douceur, comme s’il hésitait à ressembler aux bandits mexicains et leur préférait la langueur angélique des martyrs chrétiens.
Il était beau, je trouve, autant qu’on peut l’être. Ses yeux, où perlaient, prisonnières, des larmes très anciennes, disaient des plaies profondes et des chagrins intacts. La maigreur de ses joues, mangées d’une courte barbe blanche, cette jambe qui tressaillait sans cesse, sa façon de recracher la fumée de sa cigarette, tout en lui relevait d’une brisure lointaine. Et il me fascinait.
Je crois aux rencontres. Au pouvoir des âmes. Et j’aurais voulu en savoir davantage sur lui. Mais je devais quitter Andorre, repasser la frontière espagnole et m’enfoncer dans les montagnes. J’en avais décidé ainsi, depuis longtemps, et j’avais désormais de quoi me payer des vivres pour au moins deux semaines. Je n’avais plus rien à faire là et je suis parti le jour même pour Bixesari avec dans l’idée de passer la frontière de nuit, par le chemin des contrebandiers de tabac.
J’ai fait la route tout le jour sous un soleil pâle mais bien agréable, un soleil comme il en vient vers l’automne et qui dit que les hommes vont perdre de leur force. Le chien courait après les derniers bourdons et croquait, de temps en temps, de petits lézards qu’il dénichait de sous les pierres. La montagne vibrait d’un air tiède et rassurant, il soufflait une brise légère et j’ai pris mon pas des promenades. J’avais bien le temps. Cette nuit-là, en franchissant la frontière, une fois de l’autre coté, je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé au vieil homme de santa Coloma. Et j’ai eu la certitude que nos chemins allaient encore se croiser. Je ne m’explique pas ça. Je le savais, c’est tout.

Et lui aussi devait le savoir parce que, lorsqu’il est enfin arrivé à ma hauteur, j’ai lu dans ses yeux que lui non plus n’était pas surpris de me trouver là.

Il cherchait son souffle, loin en lui, son ventre se creusait, sa poitrine se soulevait jusqu’à rompre et ses yeux vacillaient dans leur trou. J’ai cru qu’il allait mourir là mais, c’est étrange, je n’ai pas bougé. C’était comme d’approcher un oiseau. Le peu d’espace qui demeurait entre nous réclamait d’équilibre et de calme. Il ne fallait rien brusquer et laisser aux choses le temps de reprendre leur place.
Lentement, j’ai plongé la main dans mon sac et j’en ai ressorti une vieille gourde de métal, toute cabossée, qu’un jeune fermier, à la sortie d’Aos, avait rempli à l’eau de son puits. Je la lui ai tendue et, sans un mot, il s’en est saisi. Il a bu longuement et je voyais sa gorge, si fine, et les va et vient de la pomme d’Adam et je sentais, rémanente, une grande force, une force aussi lente et inexorable que celle d’un fleuve, et mystérieuse, aussi, comme la magie d’un sourcier.
Lorsqu’il n’a plus eu soif, il a poussé un long soupir de soulagement et m’a rendu ma gourde. Il s’est torché les lèvres du revers de la manche et à cet instant, j’ai croisé son regard et j’ai eu l’impression qu’il n’ignorait rien de moi. Il m’a dit merci et j’ai baissé les yeux.

« J’ai entendu des tas d’histoires fabuleuses sur le vent.L’une d’entre elles dit qu’il arrive au vent d’unir les hommes et les chiens et que rien alors ne peut plus les séparer. »

Il s’est écarté de moi, tranquillement et s’est remis en route. J’ai cru qu’il partait mais en fait, il n’est pas allé bien loin. Ses jambes tremblaient et, parvenu à l’ombre d’un petit bosquet, il s’est résigné, s’est défait de son ballot avant de se laisser glisser au sol en grinçant. J’ai attendu un moment et je l’ai rejoint. J’ai dit :
« Je m’appelle Virgile. Et toi ? »
Il n’a rien répondu. Il massait ses chevilles avec son pouce et n’a même pas relevé la tête. J’ai cru une seconde qu’il était espagnol et qu’il ne comprenait pas mes paroles, mais je trouvais sa peau trop claire et ses yeux trop bleus. Pour me donner raison, il a parlé :
« Ne cherches pas. Je suis basque. Et je rentre chez moi, dans mes montagnes. »
C’était bien loin de l’endroit où nous étions mais je n’ai rien ajouté et lui non plus. Le soleil déclinait vraiment et la chaleur avec lui. Le vent ne parlait pas, il agitait doucement les arbres, courait sur notre peau et ramenait vers nous, loin de l’horizon, une odeur de nature finissante.
« Tu vas dormir où ? » j’ai demandé.
Ma question a eu l’air de le surprendre. Il m’a regardé longuement, comme s’il détaillait son reflet dans l’eau et j’ai un peu rougi. Et il a dit :
« C’est un bon endroit pour dormir. »

Nous nous sommes adossés à des pierres plates, tiédies par la longue journée de soleil et nous avons partagé mes vivres. Le vieux a mangé sans un mot. Il tenait le jambon contre sa poitrine, bien serré, et je regardais la lame de son couteau un large poignard à manche de nacre y trancher de lourds copeaux de viande rose, qu’il portait à sa bouche avec calme. Il était à sa tâche, tout à sa tâche, et moi qui ne faisais que picorer, comme je l’ai toujours fait, je crois bien que je l’étonne.

Le moindre de ses gestes semblait chargé d’une pesanteur rituelle, d’une poésie exaspérante. Il mangeait comme le font les hommes qui ont abattu un bel ouvrage et il y prenait un plaisir presque palpable.
J’ai commencé à parler de mon voyage. J’ai dit l’Andalousie. Les maisons blanches, les routes brûlantes et les longues rangées d’oliviers biscornus, et un endroit que je n’oublierai jamais, une vallée encaissée, en quittant Capileira, et les femmes à la peau cuivrée, et la langueur de ce pays qui vous chauffe l’âme et le ventre, et aussi l’odeur des taureaux, amère et terrifiante, qui court sur le vent et vous pousse en avant. Je n’avais plus parlé depuis des semaines et les mots se déroulaient seuls. Lui m’écoutait en mangeant et il hochait la tête, de temps en temps, parce qu’il connaissait les endroits et les sensations que j’évoquais pour lui. Nous avions le ventre plein et je pense que nous vivions un bon moment, l’un et l’autre. Vraiment un bon moment.

Une fois seulement, l’année d’avant, j’avais connu pareil répit. J’étais sur la côte basque, je descendais sur San Sébastian et je m’étais trouvé pris dans une tempête incroyable. Il tombait des trombes d’eau et je cherchais un endroit où m’abriter. J’ai aperçu des hangars, sur ma gauche, au bord d’une zone industrielle et j’ai couru pour m’y abriter. J’ai tourné autour du bâtiment pour trouver l’entrée et j’ai entendu qu’on m’appelait. C’était un gitan. Un très grand avec un chapeau noir orné de boucles d’argent et des bottes de cow-boy. Il m’a fait signe de venir et j’ai couru vers lui.
La tempête les avait surpris et ils avaient forcé la porte pour se mettre à l’abri. Ils étaient une bonne vingtaine, de tous les âges. Dehors, la pluie redoublait et celui qui m’avait ouvert m’a tendu une couverture pour me sécher. Et puis il m’a conduit vers les autres. Et je me suis assis avec eux. On se tenait chaud. Et le vent rugissait de toutes ses forces, s’engouffrait par rafale pour hurler sous les tôles.
Et puis j’ai aperçu une fillette. Elle devait avoir sept ans, peut-être huit, guère plus, en tous cas. Elle se tenait devant moi, accroupie, et me regardait en souriant. Je me souviens, elle portait une petite robe à bretelles et ses pieds nus pataugeaient dans de l’eau de pluie qui passait sous les grandes portes. Elle roulait de grands yeux et son sourire dévoilait des petites dents arrondies, écartées. Des dents du bonheur. Je me suis demandé comment elle faisait ça, comment elle arrivait si facilement à être heureuse et j’ai pensé, en la regardant, que rien, cette nuit-là, n’allait m’arriver de mal…

Comme la nuit venait, j’ai voulu allumer un feu. Avec quelques brindilles, des touffes de mousse sèche. Mais le vieux devait trouver que je m’y prenais mal car il a dit : « Laisse moi faire. » Il a craqué une allumette, il s’est penché et je l’ai laissé faire. Il tenait l’allumette bien à l’abri dans la paume de sa main, et l’instant d’après je l’ai vu qui gonflait ses joues. J’ai entendu son souffle, pareil au vent la nuit où les gitans m’avaient recueilli, et le feu a pris.

Nous étions seuls, à la première nuit du monde. Dans notre dos, les chauve-souris virevoltaient et j’ai parlé à nouveau. Pour dire ma vie de vagabond, depuis cinq ans. Les chiens en laisse dont il faut s’éloigner mais aussi, parfois, les femmes qui déposent un peu de lait et de viande à votre rencontre. J’ai dit les regards par-dessous, et les mères qui prennent, dès qu’elles vous voient, leurs enfants dans leurs bras. J’ai dit ce qui me pesait, quand le soleil vide les rues et que la soif vous pousse au lit asséché des rivières, jusqu’à soulever les cailloux pour trouver une flaque oubliée, j’ai dit la faim et les poubelles qu’il faut renverser, j’ai dit l’hiver qui s’annonce, les volets qui se ferment, et les nuits froides passées à parler seul, et le chien pour seul ami, et un tas de choses encore, insignifiantes pour les gens qui ont une maison mais si lourdes aux cœurs des vagabonds. Je disais, disais, sans vraiment de sens ni de raison, et je voyais dans ses yeux ce que je n’avais vu chez aucun autre. Il me comprenait.

Un vent léger glissait entre nous et semblait capturer les mots pour les égrener dans la nuit. Il avait pris le chien sur ses genoux, s’était enroulé dans la vieille couverture et les flammes, en dansant dans ses yeux, en creusant ses joues, lui taillaient un profil solennel de gardien de temple ou d’indien sacré, je ne sais pas mais tout entier tourné vers l’instant que nous partagions, vers notre silence et ce qu’il cachait.
J’avais parlé assez, je suppose, car il s’est allongé et m’a souhaité « Bonne nuit ». La nuit était fraîche mais j’aurais voulu qu’elle dure toujours. En moi, tout s’atténuait, se reposait enfin. Comme la boue, en suspension dans l’eau, finit par se déposer et ne laisser qu’une eau claire. Je voyais bien les choses.
Le sommeil gagnait mon compagnon. Pendant une seconde, j’ai croisé son regard et j’ai cru voir, dans ses pupilles bleues, briller une petite étincelle. Rien d’important ni même d’inquiétant. Un reste de bonté, je crois. Quelque chose comme ça.
Alors, j’ai pensé que je devais lui avouer et j’ai dit, en le regardant bien en face, « J’ai tué un homme ». Alors seulement, je me suis allongé.
J’ai vu son œil se durcir, devenir froid et coupant comme la pierre et j’ai su qu’il me jaugeait. J’étais comme dépouillé, mis à nu et je crois bien que je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Puis il a souri, tristement, et il m’a tourné le dos.

J’ai croisé mes mains sous ma nuque et j’ai fixé la lune qui s’arrondissait au-dessus de moi. Rien ne m’obligeait à lui raconter cette histoire et, pourtant, je me suis lancé. Je lui ai dit que tout s’était passé deux ans plus tôt, dans les bas-fonds de Marseille. Je travaillais dans un petit garage et le fils du patron avait fauché dans la caisse. Le vieux en avait profité pour me foutre à la porte et je n’avais pas mis longtemps avant de dériver. Je n’avais qu’un brin de famille, assez éloigné et je n’avais jamais vraiment eu d’ami. Alors j’ai traîné, d’abord, et ensuite j’ai bu. Seul. Selon les jours et les endroits, il m’arrivait de marcher seul, des nuits entières, à essayer de deviner qui étaient les gens qui se cachaient derrière les lumières, aux fenêtres. Il me venait parfois d’insoutenables envies d’en finir, pour de bon et je suis vite devenu capable de rester des heures sans parler, à fixer un point dans l’espace, la tête désespérément vide. Étranger à ma vie, à celle des autres, à tout ce qui pouvait arriver, de bien, de mal. Je buvais des nuits entières, parfois, sans ressentir le moindre vertige, sans avoir la nausée.

L’alcool m’engourdissait, m’anesthésiait. Je m’éloignais davantage, je prenais le large et j’allais, chaque fois, jusqu’à tomber.
Un soir, je suis entré dans un bistrot sordide et j’ai commandé à boire. Le patron commençait à me connaître mais il m’a servi quand même. Au bar, de drôles de types buvaient un verre. Je les entendais et je savais qu’ils se payaient ma tête. Ils disaient que je sentais mauvais, que j’aurais mieux fait de crever, que j’étais une loque, une merde. À ce moment de ma vie, je crois qu’il n’avait pas tort. J’ai bu mon verre et quand le patron m’a demandé de le payer, j’ai répondu que je n’avais pas de quoi. Il s’est mis à gueuler, il a sorti un nerf de bœuf de dessous le comptoir et a voulu me corriger. Les yeux lui sortaient de la tête et il a viré au pourpre. C’est vrai qu’il était gras et je me suis dit que je devais être plus rapide que lui. Alors, j’ai poussé une table en travers de son chemin et j’ai cru que je pourrais m’enfuir.
Les trois types ils étaient trois, un petit maigre, effrayant, avec une mâchoire carrée et deux autres, plus grands, plus lourds, aux visages éteints se sont jetés sur moi et m’ont ceinturé. Le petit m’a fracassé l’arcade sourcilière, tout de suite après, j’ai entendu mon nez craquer et j’ai senti le sang qui me coulait dans la bouche. Les coups pleuvaient, les salauds s’en donnaient à cœur joie. Je suis tombé à terre et le patron m’a écrasé les doigts sous son talon. J’ai hurlé et, pendant un moment, j’ai perdu connaissance. Quand j’ai rouvert les yeux, les deux colosses me portaient dehors. J’avais mal au ventre et je ne sentais plus mes jambes. Ils m’ont jeté dans le caniveau et ils ont ri grassement. Alors, le petit s’est approché, il a déboutonné son pantalon et il a commencé à me pisser dessus.
Je n’ai pas réfléchi. J’avais un vieux cran d’arrêt dans ma poche, je l’ai saisi et je crois même qu’il s’est ouvert tout seul. Je me suis redressé, juste assis, j’ai attrapé sa jambe d’une main, je me suis enroulé autour, et de l’autre, je l’ai frappé. Trois fois. Juste en dessous de la ceinture. La dernière fois, j’ai laissé le couteau planté et j’ai attendu de sentir son sang poisser ma main. Ses jambes ont molli ses forces le quittaient et il est tombé sur moi, lourdement.
Les autres sont restés à nous regarder mais quand le patron a baissé son rideau de fer, ils ont détalé sans s’occuper de nous. Ils ne voulaient sans doute pas être mêlés à ça. Alors, je suis resté tout seul, avec le poids de l’autre sur la nuque et les épaules, et j’ai commencé à pleurer sans pouvoir m’arrêter. Au bout d’un long moment, je me suis dégagé et je l’ai regardé qui s’aplatissait lentement à mes côtés. J’ai cru entendre un gargouillis, comme s’il se vidait de son âme ou de quelque chose d’approchant. Je me suis levé, j’ai regardé autour de moi et j’ai couru sans me retourner. J’ai passé la frontière espagnole deux mois plus tard et je ne suis jamais plus revenu.

Pendant tout mon récit, le vieux, enroulé dans sa couverture, n’avait pas bougé d’un pouce. Pourtant, un peu plus tard, lorsque le chien, blotti contre lui, a gémi un peu un cauchemar, sans doute je l’ai vu tendre sa main et caresser la bête. J’ai pensé alors qu’il m’avait entendu. Et je me suis endormi. Sans faire de bruit, sans lutter, comme le vent retombe après une averse.

Quand le matin est venu sur la montagne et que j’ai senti le soleil, clair et vif, forcer mes paupières, j’avais, pour la première fois depuis bien longtemps dormi en paix. Couché sur le dos, j’ai laissé mon sang s’éveiller.
Soudain, j’ai entendu un drôle de son râpeux et j’ai reconnu le bruit d’une lame sur la peau. Le vieux se rasait. Il avait coincé un morceau de miroir entre deux branches et s’appliquait à vérifier la douceur de sa vieille peau tannée. Il tremblait légèrement.
Le chien a gueulé vers le ravin et le vieux lui a soufflé de se taire. Il s’est tu. Sur la montagne, le matin triomphait et inondait tout l’alentour du parfum des herbes noyées de rosée. Le vent soufflait encore, un peu timide, mais je savais qu’il serait bientôt assez fort pour nous rappeler, le vieux et moi, et chacun de notre côté.
Comme je pensais cela, j’ai levé les yeux et je l’ai vu qui se dressait devant moi. Il m’a tendu la main, je l’ai saisi, il a tiré un coup sec et je me suis rétabli sur mes pieds. La brise a gonflé ma chemise, bouleversé mes cheveux et, après un long moment, il m’a lâché la main.
« Bonjour, amigo… » a-t-il dit en souriant.
Je me suis demandé un instant si je n’avais pas rêvé, si j’avais bien parlé, cette nuit-là. Lui m’a tourné le dos et, les mains sur les hanches, il a contemplé les ravins où valsaient tranquillement les arbres. Il savait. Il a fait un pas et j’ai vu qu’il avait rassemblé ses affaires. Sans dire un mot, il a pris le bout de son ceinturon, l’a jeté par-dessus son épaule, il a ramassé sa vieille musette et il s’est avancé vers le chemin.
Le chien s’est levé et nous a regardés, à tour de rôle. La pauvre bête ne savait plus lequel d’entre nous elle devait suivre. Je ne savais pas grand-chose non plus. Juste que c’était un moment triste et qu’il ne fallait rien dire. Le vent était tombé. Il s’est passé du temps, assez pour qu’un vol de perdreaux traverse les gorges et disparaisse derrière le massif. Je ne voulais pas les voir partir, ni le vieux ni le chien, mais je savais que je ne pourrais pas les retenir. Pas après ce que j’avais avoué durant la nuit. Une grosse bourrasque est brusquement montée de la vallée pour venir nous cueillir. J’ai relevé le col de ma veste et je me suis demandé vers où j’allais partir. Alors, j’ai entendu le vieux qui disait :
« Bon, vous venez ? Je vous attends… »

J’ai entendu des tas d’histoires fabuleuses sur le vent. L’une d’entre elles dit qu’il arrive au vent d’unir les hommes et les chiens et que rien alors ne peut plus les séparer. Ils suivent, dit-on, un seul et même chemin et il n’est pas rare qu’ils se perdent. Voilà ce que dit cette histoire. Mais le plus important et c’est ce vieil homme qui me l’a enseigné c’est ce que l’histoire ne dit pas.

Amigos Par Alain Emery
Le Matricule des Anges n°70 , février 2006.
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