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Nouvelles Cul et âme

avril 1993 | Le Matricule des Anges n°4

Né en 1950 à Alexandrie (Égypte), David Nahmias a déjà publié plusieurs nouvelles dans des revues en France et en Belgique. Cette année, L’Ether vague a édité un de ses textes, Bal-trappe, dont nous nous étions fait l’echo dans notre dernier numéro. David Nahmias est un grand lecteur de Céline.

Je n’avais jamais pensé à lever la tête pour voir jusqu’où ils grimpaient, les arbres, ça m’a foutu un sacré vertige. C’était la première fois que je les remarquais, plantés là, dans la neige. Fiers.
Je la connaissais pourtant la forêt autour. Douze mois que j’y étais. Douze mois à Drachenbronn,
pour mon service militaire. Et puis j’avais signé tous les papiers, rendu tout leur foutoir : l’uniforme et les guedasses. Je m’en allais pour la banlieue, chez mes parents, là où contempler on ne connaissait pas.
Je ne sais pas pourquoi j’en ai raffolé subitement, des arbres.

- Qu’est-ce que tu attends, Antoine ? qu’il gueule, Pinaud.

- Rien. Je les trouve beaux, ces arbres, tout d’un coup.

- Moi, c’est le cul qui m’attend à Paris que je trouve beau. Tu te ramènes. On part vieux. Je serais bien resté là, planté dans la neige comme eux. Je n’avais personne qui m’attendait à Paris, ni cul ni âme, que du passé.
Henri a klaxonné. On a tous embarqué. Cinq dans la Citroën. Le planton, il se fendait la pêche en ouvrant la barrière. Ah ! la veine que nous avions de foutre le camp, la quille entre les fesses. Lui, des années il lui restait. Un siècle ! Ca lui apprendra à signer.
Henri a zigzagué exprès sur la neige avant de partir en trombe vers Strasbourg. Les arbres je n’ai pas eu beaucoup de temps pour tous les voir, les uns après les autres. Ça défilait trop vite. Je n’avais plus assez de pellicule dans les yeux pour tous les regarder, postés là pour l’éternité. C’est comme pour la vie : ça va parfois si vite qu’il ne nous reste que des souvenirs bâclés.

- A quelle heure il est votre train ? qu’il demande Henri.

- Seize heures trente

- On a le temps de boire un verre à Haguenau, alors. Il ne devait pas aimer les virages, le dingue, il leur écrabouillait exprès les bas côtés.

- Eh ! Henri ! T’as l’enfer aux trousses, ou quoi ? Ca ne l’a pas fait ralentir, la remarque.
A Haguenau, il a pilé devant le premier bar. On est sortis de son engin : paras éjectés dans le vide.

- Je ne sais pas si j’aurai le temps de baisser mon froque, tellement j’en crève. Je crois que je vais me la punaiser dans le corridor, la Monique, qu’il nous raconte Pinaud.

- Et ça recommence ! Trois nuits entières qu’il nous masturbe avec sa Monique. Il cause plus, ce tordu, il éjacule.

- Tu dis ça parce que toi personne t’attend a Paris… Si ! Ta main droite ! Hein ?
Il agitait la sienne au niveau de la braguette.

- Et dans ta gueule, ma main droite, tu l’attends peut-être ?

- Oh, là, là ! Quand je pense que dans quatre heures, ces caves vont se quitter, sans doute, pour toujours et ils trouvent le moyen de s’engueuler.

- Pour toujours ! Tu rigoles, je vous file mon adresse, moi. On se revoit.

- Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse de ton adresse ? Qu’on la revende au Bottin des fois qu’ils ne l’aient pas ?

- Ben quoi ! On s’est bien marrés ensemble, n’est-ce pas Antoine ?

- Mouais.
Dans le bistrot, au fond près du billard, deux filles nous regardaient de biais et en dessous. Elles en louchaient les vicieuses. Elles croisaient leurs jambes si haut que Robert a descendu son regard au ras du comptoir. A travers les verres, il se les matait.

- Cent balles que je les aborde, qu’il provoque.

- Fais pas le con, Paris t’attend. Faut pas manquer le train

- M’en fous, je m’appelle pas Rastignac.
Il est descendu du tabouret comme de cheval, a remonté son pantalon et puis s’est dirigé vers les gamines avec une déhanche du tonnerre. Elles gloussaient d’avance les cailles. Il était déjà bon pour payer les deux limonades.
Assis près d’elles, il ose m’appeler à la rescousse. J’avais pas une thune pour jouer les jolis cœurs. Joël, s’est décide à ma place, ça occuperait sa main droite.
Derrière le comptoir, le môme de la maison soufflait des bulles de savon par centaines. Il en soufflait parfois de si grosses que j’ai eu l’impression qu’elles nous absorbaient dans leur ventre. Je me suis retrouvé, comme ça, par rêve, dans l’une d’elles, avec mon verre et mon tabouret. Je flottais. Les autres aussi ils étaient dans des bulles. Le visage collé contre la paroi de la sienne, Henri regardait le monde avec mélancolie comme derrière la vitre d’un train. Les filles riaient si fort que leurs bulles éclataient à tout bout de champ. Il leur en fallait toujours de nouvelles. Bientôt, il n’est plus resté que le môme de collé au sol. Il me suivait du regard, impatient de me voir dégringoler du lustre, mais c’est Henri qui a atterri le premier. Il a chuté d’un bloc en gueulant :

- Ils me font chier, les don-Juans !… Je ne suis pas taxi !… Je me tire. Vous venez vous autres ?
Je suis sorti dans ma bulle. J’ai allumé une cigarette pour l’enfumer. Etre nuage. En bas, tout petit, Henri gueulait toujours, il affichait une grimace qu’on n’oserait même pas au bal masqué. Moi je montais… Montais… Nuage. Rêve. Sans faire exprès, du bout de ma tige, j’ai brûlé mon cocon, j’ai atterri comme ça, sur le siège arrière de la Citroën, je l’entendais mieux gueuler, Henri :

- Quel con ce môme et ses bulles… Et les deux larves avec leurs ratisseuses à couilles… Ah ! les loquès, ils sont bons pour le train de minuit douze et la bite entre les jambes.
Pinaud, à la place du mort, lui donnait raison sur tout. Il ne voulait pas le louper lui, le seize heures trente, il avait trop hâte de retrouver sa gracieuse, gare de l’Est.
Derrière nous l’enfer nous poursuivait toujours. Nous sommes arrivés à Strasbourg sans qu’il nous rattrape ni nous double. Nous étions tout juste à temps pour le train, Henri nous a laissés. Il descendait sur Mulhouse, lui. Et puis Pinaud je l’ai perdu à cause d’un hot-dog, il avait faim.
On s’est tous quittés pour toujours sans le savoir encore.
Mon compartiment était plein. J’ai regretté de ne pas être côté fenêtre, j’aurais pu rêver le paysage et ses arbres plantés dans la neige. C’est vrai que chez mes parents, a Bobigny, i1 y en avait aussi, des arbres. Des peupliers. Je m’en suis souvenu. Ceux-là, je ne les avais jamais remarqués. Je me suis promis de bien les contempler en arrivant.
J’ai fermé les yeux. C’était tout noir derrière mes paupières, noir comme dans une salle de cinéma juste avant le générique. Mais là, personne ne devait trouver le bouton du projecteur. On m’a laissé devant l’écran vide et noir. J’avais beau chercher les peupliers dans ma mémoire, nada ! J’ai attendu quand même. Et puis faiblement, j’ai cru entendre le vent souffler entre leurs feuilles. J’ai bien écouté pour être sûr. Oui, c’était un vent d’automne, la preuve, les feuilles ne tenaient pas le coup, elles tombaient lentement sur le sol. Lentement. Une à une, dans un silence d’eau. Sans bruit. Sans image. Sans lumière. Sans mémoire. Sans force. Comme la mort. J’ai sursauté en ouvrant les yeux. Le souffle coupé, la poitrine noyée, je reprenais mon souffle. L’homme devant moi m’a regardé inquiet. Après j’ai fait les cents pas dans le couloir du train pour arriver plus vite à Paris.

Cul et âme
Le Matricule des Anges n°4 , avril 1993.