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Égarés, oubliés Basile Sainte-Croix, le veilleur au timon

janvier 2001 | Le Matricule des Anges n°33 | par Éric Dussert

Diplomate et homme de lettres au long cours, il est une figure discrète du club des poètes consulaires. Admirateur de Saint-John Perse, il a choisi la solitude et la mystique aux dépens de sa poésie admirable.

Basile Sainte-Croix ? Mazette, un drôle de nom qui n’évoque rien, pas même une réminiscence. Aucun dictionnaire ne lui a consacré de notice, nulle biographie, aucun essai. Un introuvable Tableau de la poésie contemporaine publié en Belgique autour de 1937 mentionnerait le bonhomme. Voir. Pour le reste, les anthologies sont muettes, les spécialistes de la poésie française du XXe siècle donnent leur langue au chat. Il faut mener une enquête hasardeuse pour découvrir que sous ce charmant pseudonyme aux senteurs des îles se cache Christian Henri Marie Belle, né le 2 juillet 1901 au château de Chafoulé dans la commune d’Aulnoy (Eure-et-Loir). Sa bibliographie compte six recueils et plaquettes, vers et proses confondus, dont on peut penser que les tirages cumulés n’ont pas dépassé les deux mille cinq cents exemplaires. Il faut y ajouter des poèmes publiés en revue (Messages, Lettres françaises, Feux de Paris, Cahiers GLM ou Revue de Paris) et une paire d’articles critiques imprimés en 1929 dans La Revue européenne.
Entamée au milieu des années 1920, l’œuvre de Basile Sainte-Croix aura paru entre 1935 et 1945, date à partir de laquelle le poète s’est tu. Dix ans d’écriture, c’est peu. Juste assez cependant pour tisser l’impressionnante série de Blues (1935), Chimères (1935), Dépêches au cerf-volant (1936), Points morts (1937), Lettres des alizés (1938) et Chants de Passe (édition définitive, 1946). Le soutien initial de Max Jacob, celui de Joë Bousquet, l’inscription de trois de ces livres au prestigieux catalogue des Éditions G.L.M. (Guy Lévis-Mano) n’auront pas été suffisants pour asseoir leur audience. Ils sont passés entre les mailles du filet. Seules l’amitié d’Édith de La Héronnière, d’Alain Morin, de Marie-Madeleine Davy et la curiosité du poète Yves Martin sont parvenues à dépoussiérer les rayonnages. Alléchés par les dires de Martin, une poignée d’aficionados a suivi : Guy Chambelland, Alain Mercier, Dominique Joubert, Dominique Charnay. On ne sait plus comment Raphaël Sorin et la librairie Le Dilettante ont appris son existence, reste qu’ils en ont parlé et proposé des exemplaires à la vente.
Si on en discerne les grandes lignes, la vie de Basile Sainte-Croix reste encore floue. On imagine une enfance dorée. Le jeune homme est mieux connu car l’adulte en a parlé au détour de fictions. Dans Points morts par exemple, le personnage de Pascal Balladone peut être un double de celui qui souhaite « faire le bonheur (de ses) parents, parce qu’il fallait manger et mettre une intelligence souriante au service d’une carrière où la médiocrité triomphait sans danger et cela durerait peut-être jusqu’aux honneurs, jusqu’aux cheveux blancs, jusqu’à la mort. » Sans prendre ce fragment à la lettre, le mot « carrière » doit être souligné puisqu’après son père, Marcel Belle, Christian est entré dans la carrière diplomatique. Il intègre donc le cercle des poètes consulaires auprès de Paul Claudel, Henry J.-M. Levet ou Saint-John Perse, auquel il vouait une grande admiration.
Avec la poésie, sa grande affaire fut le voyage et la mer, leur mystère, leurs chimères. Comme Louis Brauquier, comme Loys Masson dont il partage les accents flamboyants des Tortues, Basile Sainte-Croix est en vers ou en prose un poète maritime. « Ma vocation s’est épanouie en moi comme le bleu que l’étrave divise et change en blanc ». Les affiches publicitaires des compagnies transatlantiques l’avaient envoûté : « De combien de distractions et d’heures perdues, n’était-il pas redevable à ces images de Tantale qui, aux coins pluvieux des faubourgs, commandaient le spleen aux plus émaciés des citadins ? » Son service militaire, il l’effectue dans la Marine, d’abord sur le cuirassé Patrie en 1925 puis sur le Vulcain basé à Toulon. Il est libéré avec le grade de maître-timonier en 1926. Le poète a le pied marin, il est exercé à la veille, à l’observation, au rêve. Il recueille les impressions brassées par les vagues. La plupart de ses poèmes en sont nourris, comme de la fascination magnétique exercée par « les flancs d’un transatlantique, boulonnés et encore tachés de minium (…) la haute coque noire, dont il ne distinguait pas la fin », la vibration des villes portuaires et l’exubérante végétation des tropiques, « des choses tellement belles qu’elles vous empoisonnent pour toujours ».
Après la guerre, la diplomatie le promène de Copenhague à Rangoon en passant par New York. « Manhattan monte au ciel comme un orgue inhumain./ Argentant son haleine aux remparts du matin. » En 1941, Sainte-Croix est en poste à Porto Rio mais il démissionne pour rejoindre la France libre de De Gaulle qui le nomme au Chili. Non loin de là, à Buenos Aires, la résistance littéraire a établi ses bases arrière autour de Roger Caillois, directeur de Lettres françaises et de Sylvia Ocampo, la belle maîtresse de la revue Sur. Sainte-Croix quant à lui, publie là-bas sous le pseudonyme renouvelé de Sainte-Croix-Loyseau son dernier recueil, Chants de passe.
Aux images fulgurantes héritées d’un symbolisme nettoyé, poli, repeint, modernisé et éclatant succède le silence. On ne peut s’empêcher d’éprouver des regrets face à une œuvre qui semble amputée. On comprend aussi l’attrait éprouvé par Yves Martin pour les images éblouissantes du diplomate. Mimétisme ou proximité, l’auteur de L’Enfant démesuré ne pouvait pas rester insensible aux « requins, souples glaives bleus », aux « Ukulele, hallali d’oubli ». Voué à l’eau, Sainte-Croix sera couronné par une dédicace fraternelle de Robert Ganzo « l’ordonnateur d’un langage d’eau, de brise et de palmes » et plus tard, Guy Chambelland le poète-critique-éditeur fine mouche décèlera dans les fabuleux poèmes de Chimères un « zeste de surréalisme indépendant ».
De la poésie à la mystique, il n’y a qu’un pas. En délaissant la littérature, le poète ne perd pas le goût des idées. À travers l’Inde où se déroule la fin de sa carrière, il s’imprègne de la spiritualité orientale avec son lot de tempérance et d’humilité. Puis il quitte le ballet du Quai d’Orsay. « Je voudrais être comme le camphre », écrit-il, brûler sans laisser de résidu. L’étude des mystiques d’Orient et d’Occident le libère des vanités du monde. C’est ainsi que disparaît à Gasville-Oisème (Eure-et-Loir) le 26 février 1987 un poète détaché du temps. Treize ans ont passé. On dit que les éditions Le Dilettante préparent ses œuvres complètes. Il ferait beau voir que l’invention de ce trésor de mots et d’eau salée ne fascine pas enfin les lecteurs.

Basile Sainte-Croix, le veilleur au timon Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°33 , janvier 2001.
LMDA PDF n°33
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