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Domaine étranger Mille-feuilles textuel

septembre 2002 | Le Matricule des Anges n°40 | par Gilles Magniont

Né en 1966 à New York, Mark Z. Danielewski renouvelle le roman fantastique avec une somme truffée de faux-semblants et de chausse-trapes. Savoureux mais bourratif.

La Maison des feuilles

On hésite un peu avant de pénétrer dans La Maison des feuilles. D’abord, l’épaisseur du volume inquiète : plus de sept cents pages et un index final pour ceux qui se seraient perdus en chemin. Et puis, avant même de lire, on prend plaisir à feuilleter plusieurs fois cet objet si singulier : les corps et les polices se mêlent, certaines pages sont envahies par les notes, d’autres ne portent qu’un paragraphe voire quelques mots, l’image (photo ou dessin) vient compléter le texte. Ça ressemble de prime abord à certains collages surréalistes, ou encore à ce qui sort d’une imprimante, lorsqu’il s’agit d’en éprouver l’installation. Et finalement, les deux impressions premières -appréhension et excitation- s’avéreront fondées.
Il s’agit d’un roman, et qui plus est fantastique. Il apparaît vite que la forme échevelée y est à l’unisson du fond : un feuilleté de narrations et de commentaires, une savante polyphonie. La première voix, celle qui introduit le récit central et réapparaîtra au gré de diverses notes, est celle de Johnny Errand. Jeune coiffeur très mode très drogué et très dissolu, sa vie s’assombrit et sa raison vacille lorsqu’il découvre le manuscrit de Zampano, seconde et principale voix : un vieil aveugle mystérieux, dont on ne saura quasiment rien, si ce n’est qu’il accumula avant de mourir des centaines de pages, notes et analyses, sur… un film. C’est la première brèche, l’étrangeté initiale : la fascination d’un homme pour une œuvre -le Navidson Record- qu’il ne peut pas voir. Brèche qui s’élargit lorsqu’Errand, intrigué par le manuscrit, s’avise de trouver d’autres traces du film : personne ne semble en avoir entendu parler, il paraît n’avoir jamais existé, et pourtant Zampano allègue une inflation étourdissante d’articles et de thèses à son sujet, comme s’ il s’agissait de l’œuvre la plus commentée du vingtième siècle… Et la brèche devient béance lorsqu’on découvre le sujet du Navidson Record : un home movie dans lequel Will Davidson, correspondant de guerre qui vient d’emménager avec sa famille dans une maison en Virginie, entreprend de filmer au quotidien ladite installation. Mais la chronique familiale va évoluer en une sorte de Projet Blair Witch bis : il s’avère que la maison est plus grande à l’intérieur qu’à l’extérieur, que des pièces et des couloirs dont on ne sait où ils mènent apparaissent progressivement. Navidson entreprend alors l’exploration de cette ténébreuse terra incognita.
Les éléments proprement fantastiques sont-ils ici originaux ? Une étrange demeure, un mystérieux manuscrit, la folie du narrateur : autant de stéréotypes du genre, qui ne surprendront donc pas le lecteur. Mais Danielewski déjoue habilement ces motifs, les intégrant avec une visible délectation dans un tissu postmoderne, comme s’il s’agissait d’un monstrueux croisement entre la littérature de genre et une thèse sur le méta discours.
Ainsi les interprétations sur le film fantôme s’accumulent-elles en bas de page : untel s’interroge sur le hors champ, un autre fustige l’analyse de Mme Davidson, etc. La glose prolifère à l’instar de la maison : devant cette étourdissante bibliographie factice, on peut penser à Nabokov comme à Borges, et l’auteur ne se prive pas d’intégrer au texte romanciers et philosophes de tout poil, de Stephen King à Derrida… C’est étourdissant, et apparaît ainsi fondée une bonne part des critiques dithyrambiques dont s’auréole la couverture. Le succès américain de La Maison des feuilles provient sans doute de la capacité à fédérer des publics souvent jugés antagonistes : universitaires et internautes (le roman a d’ailleurs circulé sur le web avant de trouver preneur), amateurs de culture jeune (auxquels sont envoyés de nombreux signaux, via les errances nocturnes de Johnny) et lecteurs de Feu Pâle. Mais la fiction semble parfois excessivement programmée, comme s’il s’agissait de gagner au plus vite un certificat d’œuvre culte. On peut alors regretter que tant de malice ne s’allie pas à davantage de profonde et durable séduction. La Maison des feuilles abonde en faux-semblants et chausse-trapes mais la part de création -celle qui assurerait l’envoûtement- reste ténue.

La Maison des feuilles
Mark Z. Danielewski
Traduit de l’américain par Claro
Denoël
706 pages, 29

Mille-feuilles textuel Par Gilles Magniont
Le Matricule des Anges n°40 , septembre 2002.