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Domaine étranger Soleils aveugles

juin 2026 | Le Matricule des Anges n°274 | par Dominique Aussenac

Avec Le Bon mal, l’argentine Samanta Schweblin déstabilise le lecteur par un art affirmé du décalage et du renversement. Grave, intime et beau.

Des anges, il y a ceux qui chantent la vie et ceux qui incarnent la mort avec un côté psychopompe pour guider dans l’au-delà. Les anges battent des ailes et dans leurs battements le réel se transforme, révèle d’autres dimensions. L’étrangeté, c’est quoi ? Le caractère de ce qui est bizarre, surprenant, inhabituel… L’étrangeté panique. Certains la recherchent. Les nouvellistes, depuis Edgar Allan Poe, ont leurs maîtres de l’étrange et leurs maîtresses. Samanta Schweblin en fait partie, elle qui, native de Buenos Aires, autrice d’une demi-douzaine de recueils et de romans dont cinq traduits en français, se retrouve lardée de prix littéraires, sans bling-bling, ni tambour ni trompette.
La mort n’est-elle pas le mystère le plus étrange ? Un terreau pour la Latino qui a commencé par entreprendre des études de cinéma et ne cesse de jouer avec les franges du réel. La mort porte aussi son poids de culpabilité que l’on retrouve dans les six nouvelles de ce recueil, Le Bon Mal, titre aussi incongru qu’oxymorique. Pour produire de l’étrange, rien de mieux que retourner les gants, inverser les rôles, bousculer la réalité, faire parler les enfants comme des êtres fragiles certes mais si vrais qu’ils en deviennent plus inquiétants. D’une écriture vive, sans pathos, l’autrice donne à voir, sans laisser voir. Les conversations se passent souvent au téléphone, quelquefois n’ont pas d’interlocuteurs. Un narrateur évoquera des choses qu’il n’est pas censé avoir vécues, comme s’il voyait à travers l’espace et le temps…
Ainsi dans « Bienvenue au club », une mère de famille revient de la mort. « Je saute dans l’eau au bout du ponton et coule en me pinçant le nez. Après l’impact initial je m’abandonne, attentive à la chute qui s’atténue, aux nouvelles tonalités autour de moi, plus intenses, irisées. Je descends en retenant ma respiration. » Lestée de pierres, elle touchera le fond, se détachera, remontera à la surface, reprenant sa vie normale. Ni vu, ni connu ! Pas vraiment. Un voisin avec qui elle entretient de mauvaises relations l’a observée. Ce dernier ne lui demandera pas le comment du pourquoi, mais lui recommandera : « Infliger chaque jour un peu de douleur, vous me suivez ? Une vraie douleur. À quelqu’un que vous aimez vraiment. Vous aimez vos filles ? » Pourquoi pas par animal interposé ? Il est en train de dépecer un lièvre, ça tombe bien, les filles viennent de recueillir un lapin. S’exercer à la cruauté pour oublier, effacer l’irréparable ?
La deuxième nouvelle, « Un animal fabuleux », évoque la mort tragique d’un enfant. Suicide, accident ? Vingt ans après le drame, Leila reçoit le coup de téléphone de la mère. Celle-ci mourante, lui demande de lui parler de Peta, le fils disparu. Elle est la dernière à l’avoir vu. Que se sont-ils dit ? Leila a essayé d’endormir l’enfant qui avait des peurs, des questions métaphysiques, affirmant vouloir être un cheval. «  “Et plus on ferme les yeux, plus on est cheval”, a-t-il dit. “C’est ça !” Les yeux clos, nous avons fait un nouvel aller-retour. “Et plus c’est haut… plus on est cheval”, a-t-il enchaîné en sautant sur le bord de son lit. »Peta se défenestrera. Leila sauvera, elle, un cheval… « J’ai une paume ouverte contre sa joue, l’autre sur son poitrail. Il est si grand, si beau, et moi je lui demande pardon. »
« William à la fenêtre » relate la mort d’un chat, empoisonné. Des écrivains du monde entier sont en résidence dans un gratte-ciel chinois. La narratrice est séparée de son conjoint, resté à Buenos Aires, atteint d’un cancer. Elle se lie d’amitié avec Denyse, une Irlandaise, séparée elle de son chat. À la mort de ce dernier, des milliers de kilomètres plus loin, les deux écrivaines perçoivent les grattements du félin.
« L’œil dans la gorge » est dû à une trachéotomie sur un enfant échappant à la surveillance de son père, ayant avalé une pile. Depuis, le père toutes les nuits reçoit des coups de fil muets, sans voix, ni messages. « La femme d’Atlantica » décrit deux jeunes sœurs délurées dans une station balnéaire, qui, la nuit, s’échappent pour rendre visite à une poète alcoolique en mal d’inspiration. Là aussi, il y aura drame, mort d’enfant, quant à l’inspiration…
Enfin « Une visite du Grand chef » raconte comment une femme seule, dont la mère hospitalisée a perdu la tête, aide une autre vieille qu’elle secourt chez elle. Le fils de cette dernière la séquestre, la dépouille, et s’en va. Paradoxalement, cette rencontre violente lui redonne le goût de vivre. Ce recueil sécrète un lait intime, paradoxal, âcre, fort et doux, spermatique sans être sexuel.

Dominique Aussenac

Le Bon Mal, de Samanta Schweblin
Traduit de l’espagnol (Argentine) par
Isabelle Gugnon, Grasset, 258 pages, 23

Soleils aveugles Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°274 , juin 2026.
LMDA papier n°274
7,30  / 8,30  (hors France)
LMDA PDF n°274
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