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Égarés, oubliés L’utopie du fraternel Meister

avril 2006 | Le Matricule des Anges n°72 | par Éric Dussert

Spécialiste de l’autogestion, le sociologue libertaire Albert Meister est mort trop tôt pour que surnage son œuvre imaginative. Prophétique et drôle, elle reste en jachère.

Le 6 janvier 1982, Albert Meister s’éteignait à Kyoto. À cinquante-quatre ans disparaissait un homme brillant, avide de vivre, un penseur généreux et pétillant, un universitaire remarquable qui partit sans grande illusion sur la postérité de son œuvre. Il se trompait sans doute car la portée de ses écrits se révélera tôt ou tard. Si l’on en juge par l’hommage ému que lui consacra son ami Jacques Vallet dans Le Fou parle (N° 20, avril-mai 1982), le Suisse Albert Meister n’aimait pas les parcours tracés d’avance. Né le 22 juillet 1927 à Bâle, il était devenu un spécialiste reconnu de la sociologie du développement (durable, dirait-on aujourd’hui) et des organisations associatives. Au cours des années 1960-1970, il avait développé ces deux domaines de prédilection sur les terres de l’autogestion, et s’était retrouvé dans une position idéale pour développer une vision différente de la société. Son objectif était de dessiner les voies alternatives qui permettraient d’échapper au système, cet ensemble flou mais terriblement efficace qui « s’ingénie à rendre sa domination plus subtile et plus envahissante ».
Comme le rappelle Jacques Vallet, « Albert pariait sur l’intelligence pour changer les rapports entre les hommes ». Il n’est que de lire les titres les plus remarquables de sa bibliographie pour comprendre où se portait son empathique esprit : Coopération d’habitation et sociologie du voisinage (1957), Socialisme et autogestion, l’expérience yougoslave (1964), La participation dans les associations (1974). C’est bien à la masse des humains, des êtres fraternels qu’il s’adressait, plutôt qu’aux pontes, édiles et autres zouaves à cravate.
1975 vit paraître son grand traité : L’Inflation créatrice, un très bel essai de la collection « Économie en liberté » dirigée par Jacques Attali aux PUF, faisait entendre une voix lucide, un peu désespérée peut-être. Une voix de prophète sans doute, car là où nous parlons de mondialisation, Albert Meister y déterminait, il y a trente ans, les causes profondes et immuables du grand malaise social. Et il montrait, notamment, que face au Veau d’or, il était bien illusoire de prétendre « changer la vie ».
Pour autant, la chimère excitait le chercheur, qui n’avait pas cessé de sourire à l’avenir. Pour les générations futures, il avait toujours l’ambition d’un nouveau mode de vie. C’est son pseudonyme Gustave Affeulpin qui prit la plume pour tresser une parabole fabuleuse sous le titre de La Soit-disant Utopie du Centre Beaubourg (Entente, 1976), un texte majeur qui reste, à notre connaissance, la seule utopie à 0 % de contrainte. C’est l’exception Meister. Reprenant sur le registre de la fiction les thèses de L’Inflation créatrice, il imagine une vie collective autonome sous le Centre Pompidou alors en construction. Enjoué, ce journal d’une expérience imaginaire commodément placée dans les quelques dizaines de sous-sols creusés à la pirate sous le centre culturel (pistes de motos y compris) aborde chaque aspect de la vie pour apporter des réponses supportables par tous, au point de modifier les comportements. Le pouvoir, l’argent surtout l’argent, le conformisme, le poids des acquis déformants, le rôle de la sexualité, de la création, du temps minuté, etc., sont analysés et replacés dans un contexte où, pour paraphraser Edmond Jabès à l’envers, il serait loisible de fonder une époque où l’homme ne se ferait pas de mal. Réjouissant, très stimulant, le tableau qu’offre Albert Meister est sans zone d’ombre. Sans illusion non plus, mais plein d’un immense espoir dans la fraternité.
Bien connu des lecteurs du Fou parle dont il fut en quelque sorte le « conseiller philosophique » il faudra raconter un jour la fameuse revue pétaradante à vocation tempétueuse publiée par Jacques Vallet entre 1977 et 1982, Meister usa à ce titre d’une dizaine de pseudonymes pour signer divers canulars scientifiques parfois nettement subversifs il fut le prof. Merry S. Tabelet, Albert de Verfeuil, A. Monche-Noquet, C. Sniffe-Neef, H. Nepeutze, Adèle Kunespa, O. Teufat, E. Messet-Lalbarre…, et pour finir Gustave Joyeux, clin d’œil à l’anarchiste Maurice Joyeux et signe manifeste que la bonne humeur ne l’avait pas quitté. Là, le respectable fondateur de la revue internationale d’autogestion, Community development, Albert Meister se livra à des soties sur la rotométrie, l’acupuncture au mont Golgotha ou la quadrature du cercle des Bermudes, lequel était un carré.
Frappé d’ennui à l’université, c’est au cours d’un séjour au Japon qu’il est mort, au moment où il avait décidé de se consacrer au dessin et à la sculpture. Quelques semaines après sa mort, sa veuve publia une anthologie de ses articles du Fou parle, puis plus rien. Aussi, pour ne rien perdre des bonnes choses du siècle dernier, lisons Albert Meister. Ce serait le digne hommage d’êtres libres et reconnaissants.

L’utopie du fraternel Meister Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°72 , avril 2006.