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Vu à la télévision Unhappy ends

septembre 2009 | Le Matricule des Anges n°106 | par François Salvaing

Comme tous les étés, Timothée a emporté des livres et, comme tous les étés, il en a lu d’autres. Achetés au hasard de la librairie balnéaire. Ou retrouvés dans la bibliothèque de la maison familiale. Il y eut ainsi l’été Nabokov, l’été Faulkner, quelques étés Simenon. L’été dernier fut noir. Ah Jim Thompson ! Ah Charles Williams ! Ah David Goodis ! Même le Tour de France (pourtant Dieu sait - lui qui fit les cols - si le Tour naguère était capable d’arracher Timothée à Dostoïevski, c’est tout dire !), cet été même le Ventoux et le Grand Bornand ne furent pas de taille pour le détourner des désastres vers où cavalent les personnages de Monsieur Zéro, de Bye-bye, bayou ! et de La Sirène du Mississippi.

Cependant son entourage trouva de quoi, une fois par semaine, l’attirer sur le canapé à télévision. La première fois, ce fut à reculons. Mais On achève bien les disc-jockeys, numéro inaugural de la Suite noire proposée par France 2 les dimanches estivaux vers 23 heures, emporta le morceau : le téléfilm était dans la note, sombre, implacable, douloureusement ironique, de ces ricains bouquins qu’après la Deuxième Guerre mondiale Marcel Duhamel, à l’enseigne de la Série Noire aux éditions Gallimard, fit découvrir à la fois et mutila avec une allègre désinvolture (voir le sort fait à Chandler, dont, excusez du peu, un tiers du texte original de The Long Goodbye passa à la trappe dans sa traduction française).

Les huit exemplaires de la Suite noire, produits par France 2 en soutien des Éditions de La Branche, mariaient tous un écrivain de polar et un réalisateur de cinéma, et proposaient une immersion chacun dans un milieu français contemporain, et suivaient, lui dit-on, un cahier des charges commun, y compris sur le plan esthétique : par exemple, recours à la narration d’une voix off et refus du happy ending. Timothée n’était pas un fan de la voix off, procédé qui lui paraissait usé jusqu’à la corde, mais il applaudit à l’absence de happy end, plaie à ses yeux de la plupart des séries, policières ou non, de la plupart des fictions télévisuelles au demeurant.

Sur le happy end, tentative de castration sociale par ablation double : de la vérité et de l’imagination, il pouvait vous bassiner des heures. Il en détestait encore plus la forme moderne, hypocrite, happy ends qui feignaient de ne l’être qu’à demi (pour l’omelette finale, il avait bien fallu casser quelques œufs) au lieu que le happy end à l’ancienne, en Occident, s’étalait sans vergogne ni vraisemblance aucunes, de Hollywood à Cinecittà en passant par Boulogne-Billancourt. La fracture n’était-elle pas l’an 68, cimetière déclaré des faux-semblants ? Pour Timothée, non, c’était, dès 1959, au final de Some like it hot, Jack Lemmon s’arrachant sa perruque de travesti et révélant son état masculin pour échapper au mariage avec un milliardaire - soit au happy end par excellence.

Personne n’étant parfait, et notre héros moins que personne, on ne pouvait l’empêcher de digresser, et quand il voulait complimenter l’un de commencer par fesser l’autre. Il finirait bien par en revenir à ses moutons, noirs. Il y revint, dimanche après dimanche. On achève bien les disc-jockeys avait magistralement donné le la avec un personnage de détenu bénéficiaire d’une libération anticipée, mais assortie d’un secret, d’un sacré fil à la patte : les flics attendent de lui qu’il s’infiltre dans l’équipe d’une radio quelque peu libertaire, et fasse tomber à la fois un trafiquant qui y tient chronique de rap, et la réputation de la station… Le type, non seulement ne se tirera pas du piège, mais y entraînera une femme avec qui il vient de nouer une liaison comme d’autres, pour s’évader, nouent des draps. Intrigue due à Didier Daeninckx et menée avec un mélange savant de distance et d’empathie par Orso Miret, cinéaste dont Timothée avait apprécié Le Silence, seul film à lui avoir jamais fait entrevoir l’étouffante richesse de la singularité corse.

Il y eut Tirez sur le caviste, histoire d’un ogre, gourmet obscène et tyrannique, qui tombe sur un os en la personne inattendue d’une marginale étique… La Musique de Papa, ou comment un père, en voulant aider son fils, le perd… Quand la ville mord, ou comment une jeune Africaine, arrivée en France avec rêves mais sans papiers, y est aussitôt réduite en esclavage sexuel, d’où elle ne sortira que par le meurtre et la folie… La Reine des connes, ou la dégringolade d’un jeune travesti en quête de l’argent nécessaire à l’opération qui fera de lui ce qu’il se sent : une femme… Noires réussites, offrant en prime les révélations de jeunes acteurs épatants : Aïssa Maïga, Léo Grandperret, Clément Hervieu-Léger…

Bien sûr, tout ne fut pas à ces très estimables hauteurs. Vitrage à la corde, confondant le noir et le rouge sanguinolent, flirtait avec le Grand-Guignol, mais sans s’y risquer tout à fait. Or si Dieu n’aime pas les tièdes, l’art déteste les timorés. Il y eut même, de l’avis de Timothée, un numéro franchement calamiteux : Le Débarcadère des anges, dû pour le scénario à Patrick Raynal, égal à lui-même, le dessein confus, la facture complaisante, et pour la réalisation à Brigitte Roüan, très loin de la forme qu’on lui connut à ses ambitieux débuts. Reste que, l’un dans l’autre, Suite noire avait constitué une oasis paradoxale dans le désert télévisuel de l’été de Timothée.

Unhappy ends Par François Salvaing
Le Matricule des Anges n°106 , septembre 2009.
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