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Traduction Martin Rueff

septembre 2009 | Le Matricule des Anges n°106 | par Martin Rueff

Les Voix de Bardagia de Luciano Cecchinel

S’il y avait quelque intérêt historique, poétique ou théorique à isoler, entre les poètes et les traducteurs un ensemble de « poètes traducteurs », on pourrait peut-être les reconnaître au fait que leurs réponses, différentes à chaque fois, à la question « pourquoi traduisez-vous ? » ne différeraient pas, ou le moins possible, de celles qu’ils apporteraient à la question « pourquoi écrivez-vous » ? Et puisque écrire, c’est vivre dans la conviction que la différence entre rêves de choses et rêves de mots est imprévisible et difficile à situer, il n’y aurait pas même grand sens à réserver les premiers aux poètes et les seconds aux traducteurs. Polythéiste, le poète-traducteur vénère la pluralité des langues et Babel offre le récit ancien de ses chances, à la condition qu’il sache s’y rendre disponible. On dira que le poète-traducteur est convaincu que la traduction est une des cordes de sa lyre impersonnelle : par la traduction, il fait l’épreuve des transactions délicates et douloureuses qu’implique la vie de tout sujet dans une langue (puisqu’il est déjà délicat d’écrire dans sa langue). À ce titre le poète-traducteur est fils de son temps : le XXe siècle a cherché par plus d’une voie à déloger le sujet dans la langue (ce qui ne veut pas dire, comme on le voudrait hâtivement de la langue). Et par là, sans doute, cherche-t-il une voie pour l’insubordination, une manière de lutter contre la maîtrise, l’autorité, la posture du poète au verbe haut. Traduire ce n’est pas trahir c’est servir : c’est honorer le conflit des fidélités qui anime chacun et auquel le poète, peut-être plus qu’aucun autre, voudrait être sensible. C’est faire œuvre en désœuvrant la possibilité de son œuvre.
Il arrive qu’un poète-traducteur rencontre un poète dont il deviendra l’ami : leurs poétiques se mêleront. J’ai eu cette chance.
Je veux parler de Luciano Cecchinel (1947), puisque c’est aux Voix de Bardagia que je consacre cette fois mes devoirs de traducteur : le livre est paru en septembre 2008 aux éditions Ponte del Sale (Rovigo). C’est le deuxième recueil de Cecchinel que je traduis. Le premier, Pourquoi encore (2005), est un recueil de poèmes consacrés à la Résistance, à la guerre des partisans dans la Vénétie dont l’auteur est originaire. Il s’agit de poèmes mémoriaux qui donnent beaucoup de place aux morts - au présent des morts qui est notre passé, mais aussi à leur actualité qui est notre futur. Ce sont souvent des tombeaux.
Le titre évoquait l’urgence et le problème : Pourquoi encore. Il ne s’agit pas d’une question mais d’une exigence, d’une exigence et d’une requête, d’une requête et d’une dette. « Dans la période que nous traversons et où l’on voit se présenter à nouveau des interprétations et des faits qui reprennent les pires visages de ce triste passé, j’ai ressenti comme un devoir de rappeler les histoires et les destins tragiques de ces nombreux opposants à la dictature des fascistes et des nazis - du moins les histoires et les destins de ceux dont j’avais pu apprendre directement les vicissitudes ». Pourquoi encore est une magnifique réponse à la crise de l’antifascisme, pour reprendre l’expression de l’historien Sergio Luzzatto.
C’est en un sens tout particulier que le poème de Luciano Cecchinel se veut témoignage : il s’agit de sauver du précipice des vies souvent minuscules et d’un coup héroïques dans la crainte que le mur du vide n’efface leurs traces. Le poète se fait archiviste méticuleux. Ce n’est pas le temps seul qui l’y pousse. C’est l’espace aussi : la montagne du Vittoriese (au nord de Venise). Andrea Zanzotto, qui fut l’un des premiers grands estimateurs de Cecchinel, a fixé la clef historique et poétique de cette région que les deux poètes partagent à quelques kilomètres près : la surimpression.
Ces montagnes superbes et frémissantes qui avaient vu les pires affrontements de la Première Guerre mondiale (relisons Les Hommes contre, l’extraordinaire roman d’E. Lassu) furent aussi le théâtre d’une guerre civile sans merci où les fascistes et les nazis se partagèrent les palmes de l’horreur dans une confusion sanglante. G. Bocca, G. Oliva et C. Pavone ont proposé l’histoire de cette Italie partisane. Beppe Fenoglio en reste le romancier le plus pur. Ainsi, sur la grande ligne des ossuaires antiques, les morts de la Seconde Guerre mondiale sont venus se superposer aux morts de la première. Zanzotto fait du massacre et du génocide la troisième couche de ce feuilleté néfaste. La surimpression est le fait d’une histoire et d’un lieu, d’une circonstance où se lisent des chroniques de sang, écrites par le temps et les hommes. La surimpression dicte aussi une poétique. Elle est affaire de langues : Cecchinel commence par un recueil en dialecte (Al tràgol jért, 1999), mais dans les deux recueils suivants, il mêle le dialecte et l’italien (Perché ancora) ou l’italien et l’américain (Lungo la traccia). Ces mélanges correspondent aussi à des surimpressions où se mêlent l’histoire privée et l’histoire publique : la résistance dans Perché ancora, l’exil américain dans Lungo la traccia. Mais le plurilinguisme de Cecchinel ne doit pas cacher le travail de l’ongle : une forme très achevée sertit les poèmes dans une grille de métal fin qui tient à distance le pathos. Cecchinel lime ses vers pour obtenir une métrique impeccable - ses poèmes obéissent à de forts schémas de rimes (souvent embrassées ou croisées).
Les Voix de Bardagia forme en quelque sorte le pendant de Pourquoi encore. Le recueil fait entendre les voix d’autres morts, mais cette fois, ces morts sont les victimes des résistants eux-mêmes pendant les opérations d’épuration qui suivirent la libération. Alors qu’il était encore adolescent le poète avait découvert une grotte où les corps de résistants, victimes d’autres résistants, avaient été jetés après avoir été mis à mort. Sous la forêt d’argent le sang avait séché. On pouvait presque le confondre avec la pâte des myrtilles écrasées.
La note par laquelle Cecchinel achève son oratorio (« il y a des époques où l’on ne peut pas parler de péché véniel, des époques où tout péché est mortel et toute indifférence un délit ») rappelle la ligne défensive qu’avait empruntée Pavese dans la polémique qui accueillit La Maison dans les collines ce récit où Corrado découvre les corps suppliciés des républicains de Salò. Alors qu’on reprochait à Pavese d’avoir mis en scène des représailles commises par les justes, il répondait : « Ou nous écrivons une tragédie, ou nous ne l’écrivons pas. Si oui, force est d’accorder au méchant (ou à la victime, selon les cas) la plénitude de la souffrance, de lui donner toute sa valeur positive, et, en outre, de ne pas oublier, comme nous l’enseigne L’Iliade, que la guerre est une triste chose, pour cette raison entre autres, et surtout, qu’il faut tuer nos ennemis » (…). Dans chacun de ses recueils, Luciano Cecchinel écrit une tragédie.

Martin Rueff : poète, essayiste, traducteur (Giorgio Agamben, Carlo Ginzburg), il a établi l’édition de Œuvres de Cesare Pavese (Gallimard, 2009). Les Voix de Bardagia paraîtra en 2010 chez Laurence Teper.

Martin Rueff Par Martin Rueff
Le Matricule des Anges n°106 , septembre 2009.
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