Traduire Ásta ? Oh que oui ! Une artiste hors des sentiers battus ; j’ai lu d’elle quelques textes quand j’étais adolescente ; une lecture dont le souvenir reste vif. Ces récits m’ont marquée par leur laconisme et leur candeur. Une lecture inoubliable et inédite. Ásta Sigurdardóttir (1930-1971) est à présent une figure emblématique de la jeune république islandaise, fondée en 1944. Après des siècles de colonisation danoise, le pays était occupé par les forces armées des alliés depuis 1940.
Encore un peu d’histoire : jadis, il y avait en Islande une tradition orale vivace. Cette oralité est à l’origine des sagas qui ont été transmises par les rimes et les lais, chantés ou déclamés pendant quelques générations, puis couchés sur parchemin au Moyen Âge. Ásta a d’ailleurs grandi dans un milieu qui n’avait guère changé depuis l’an mil : une ruralité éparse qui survivait tant bien que mal dans une nature brutale et capricieuse. C’est d’ailleurs en l’an mil que le christianisme avait été adopté par le parlement islandais sans la moindre effusion de sang, coexistant de fait avec la tradition païenne qu’il fallait néanmoins pratiquer en secret dans les vallées.
Vers le milieu du vingtième siècle, les conséquences de la Seconde Guerre mondiale ont profondément modifié cette société archaïque. Des forces armées ont donc occupé l’île, d’abord les Anglais, puis les Américains. Une véritable révolution culturelle s’est déclenchée. Les visiteurs anglophones embauchaient les autochtones à tour de bras. Pour ceux qui vivaient isolés dans les provinces, il s’agissait d’aller s’installer « sur le gravier », comme on disait en désignant la capitale qui n’était guère qu’un village au début du vingtième siècle, et profiter de l’emploi qu’on pouvait y trouver. Cela ne dura qu’un temps. Par la suite, les baraquements délaissés par l’occupant ont abrité les plus démunis parmi les nouveaux venus sur le gravier, ébauchant ici et là autour de Reykjavík l’équivalent de bidonvilles. L’armée américaine, elle, s’est incrustée, installant une grande base militaire à Keflavík. Cette base a été délaissée à son tour en 2006.
Pour les poètes de son temps, Ásta était une égérie, vibrante et rebelle. Elle était aussi une pionnière dans la capitale, la première artiste féminine à mener une vie de bohème, comme les garçons, ses pairs. En réalité, elle choquait les bien-pensants par sa critique de l’occupation et du parti majoritaire qui criait au scandale. En 1930, il y avait 30 000 habitants à Reykjavík, le double en 1960. Impossible pour une jeune femme au caractère bien trempé, puis une ivrogne, de passer inaperçue. En lisant ses textes épars, réunis dans un seul livre, je perçois d’emblée les échos de ce ton concis et familier qui caractérise les répliques les plus mémorables des sagas médiévales ; en effet, une phrase simple et sans fioriture peut évoquer au lecteur toute une trame du patrimoine littéraire. Ásta manie à merveille cette simplicité magique, cette force qui conjure d’autres traditions lui faisant écho au fil des siècles ; oui, c’est bien cette voix à la fois millénaire et moderne qui se dégage de ces textes ; une voie existentialiste et envoûtante. Ásta a ainsi été la poète de la bohème en Islande, la brebis noire audacieuse et provocatrice qui se détachait du troupeau au péril de sa vie, fleurissant brièvement dans un contexte social hostile et violent, envers et contre tout.
Toute la difficulté est là : comment traduire de l’islandais un texte à la fois archaïque et archi-moderne ? En même temps, comme on dit, il s’agit de transmettre la spontanéité et la candeur de ce texte islandais, sa syntaxe libre comme le vent et le vocabulaire improvisé au fur et à mesure, alors que le français, lui, exige une syntaxe bien alignée et des notions de grec et de latin pour avoir recours à des néologismes. Voilà donc le fameux paradoxe islandais confronté à l’exception culturelle française.
Ásta nous parle de la nature brute de son enfance, tout en s’inspirant de cette nouvelle société urbaine, avec l’oralité toute neuve où le langage désinvolte et matérialiste des occupants anglophones se mêle aux anciennes rimes allitérées et ornées de métaphores plus ou moins surréalistes. L’influence de l’occupation américaine est bien visible dans certains des textes d’Ásta. Elle garde un pied ferme dans le passé archaïque de son enfance, tout en allant de l’avant vers une modernité époustouflante. La fusion de ces deux réalités que tout semble opposer est l’essence même de l’intellect islandais au vingtième siècle. L’occupation militaire est aussi linguistique et culturelle ; bien entendu, l’islandais parlé et écrit des siècles passés s’estompe peu à peu devant l’ubiquité de l’anglais. Les autochtones tentent de s’approprier cette langue venue d’ailleurs, ce qu’Ásta nous démontre avec le baragouin phonétisé de l’adolescent alcoolisé de Superman. J’ai hésité à reproduire ces phrases américaines en français, puis je me suis dit que la Comtesse de Ségur, croisée il y a fort longtemps dans la Bibliothèque Rose, avait bien eu recours à de tels artifices pour indiquer un personnage d’origine allemande ou anglaise. Au passage, je signale que ce bilinguisme acquis et primitif a un effet collatéral néfaste : au lieu d’apprendre la nouvelle langue jusqu’à la maîtriser (« perfectionner son anglais ») on abaisse l’usage et la maîtrise de la langue maternelle vers le niveau de la seconde.
Ainsi, les récits et les poèmes d’Ásta nous viennent d’une part de son enfance passée dans une ferme de tourbe en pleine nature face au glacier, et d’autre part, d’un baraquement insalubre délaissé par l’armée américaine dans la capitale. Je me suis efforcée d’évoquer ce contraste (paradoxe islandais) dans la traduction qui a été pour moi une expérience insolite. J’avais souvent l’impression de devoir lâcher prise pour pouvoir suivre pas à pas la voix profonde et intemporelle de cette dame brune qui marchait devant moi.
* Dehors, c’est le printemps. Histoires et poèmes paraît le 5 février aux éditions Sabine Wespieser.
Traduction Ólöf Pétursdóttir
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
Dehors, c’est le printemps d’Ásta Sigurdardóttir
Un livre
Ólöf Pétursdóttir
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

