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Domaine français Jeunesse d’Oran

septembre 2009 | Le Matricule des Anges n°106 | par Jean Laurenti

Laurent Mauvignier compose un roman bouleversant pour raconter une guerre qui continue de hanter d’anciens appelés en Algérie.

Comment dire les jeunesses dévastées, les vies qu’ensuite il aura fallu mener malgré tout, en enfouissant une part essentielle d’elles- mêmes ? Comment faire remonter des profondeurs de l’indicible le mal infligé et reçu, mal qui ronge l’âme et le corps, faute de pouvoir être compris par d’autres, partagé avec eux ? Dans Des hommes, Laurent Mauvignier poursuit une entreprise littéraire engagée il y a dix ans : un questionnement sur le monde et sur eux-mêmes auquel se livrent des personnages, sans que jamais un regard surplombant ne se substitue au leur. Depuis Dans la foule, son roman précédent qui avait pour cadre la finale tragique d’une coupe européenne de football, le travail de l’écrivain s’inscrit dans un contexte social et historique clairement défini. Avec Des hommes il aborde un territoire douloureux de l’Histoire et de la conscience nationales, celui de la guerre d’Algérie. L’expérience traumatisante de jeunes appelés, envoyés en 1960 pacifier un pays dont ils ignorent tout, est l’épicentre d’un séisme dont les ondes continuent de faire trembler et chanceler les hommes qu’ils sont devenus quarante ans plus tard. C’est autour d’eux que le roman s’engage, deux personnages désormais sexagénaires qui assistent à la fête d’anniversaire de Solange qui est la sœur de l’un d’eux, Bernard dit « Feu-de-Bois », et la cousine de l’autre, Rabut. La scène se déroule à « La Bassée », bourgade imaginaire de l’ouest de la France qui constitue un point d’ancrage de plusieurs livres de Laurent Mauvignier. Tout oppose les deux hommes : Rabut est un être raisonnable, posé, intégré à la communauté, membre du conseil municipal. Bernard, lui, est un marginal qui vit dans un taudis, un homme au comportement imprévisible dont on préfère se tenir à l’écart. « Aujourd’hui, on dira qu’il ne sentait pas trop mauvais. (…) On l’appellera Feu-de-Bois comme depuis des années, et certains se souviendront qu’il a un vrai prénom sous la crasse et l’odeur de vin, sous la négligence de ses soixante-trois ans. » Si Bernard affiche un délabrement physique entretenu par la pauvreté et l’alcool, Rabut est sous l’emprise d’insomnies chroniques, d’angoisses nocturnes et de violentes brûlures d’estomac. Comme souvent dans les livres de Laurent Mauvignier, la parole est inégalement distribuée : Rabut la partage avec Février, personnage dont l’apparition est plus tardive, camarade de Bernard en Algérie. Ce dernier, qui est le protagoniste principal, n’a pas accès à la parole.
Comme il « n’a pas d’argent et vit aux crochets des autres », ceux-ci ne comprennent pas que Feu-de-Bois offre à sa sœur un bijou qu’aucun d’eux ne serait en mesure de payer. L’étonnement, l’exaspération puis la colère du groupe sont rendus de façon virtuose par l’auteur qui en décline toutes les nuances. Chassé de la salle des fêtes, renvoyé à sa solitude, Feu-de-Bois ira se saouler au café d’en face avant d’aller s’acharner sur la maison de Saïd Chefraoui, un Algérien installé à La Bassée. C’est par cet acte que va s’opérer le basculement dans le passé : en s’attaquant à la famille de ce paisible employé municipal, Feu-de-Bois réinscrit le conflit ancien au cœur du présent, rouvre les plaies mal refermées.
« Il n’est pas seul à être seul. Ils sont seuls tous ensemble. »

Débute alors une saisissante évocation de la vie d’un camp installé à proximité d’Oran dans les dernières années de la Guerre d’Algérie. Les appelés constituent l’essentiel d’un groupe qui compte quelques Harkis. À cette époque, Feu-de-Bois est un garçon de 20 ans pieux et taciturne, que tout le monde appelle Bernard. C’est la première fois qu’il quitte La Bassée. Son regard sur une guerre larvée, un conflit fait d’attente, de peur, d’ennui, sera relayé par la parole de Rabut et le témoignage de Février qui viendra quelques années plus tard. L’étirement des journées, les tours de garde dans la nuit opaque, le vide du paysage où s’abîment ceux dont la tâche essentielle est de les scruter pour y détecter les mouvements d’un ennemi invisible. Et là-dessus un sentiment d’isolement qui rappelle à Bernard celui du paysan qu’il était au milieu des champs : « Mais là, c’est différent. Il n’est pas seul à être seul. Ils sont seuls tous ensemble. » Parfois, une descente punitive dans un village rompra la monotonie des jours. Il arrivera qu’un gamin paie de sa vie l’absence des hommes, soupçonnés d’avoir rallié les rangs des fellaghas. La possibilité de l’innocence sera définitivement balayée un matin quand, regagnant son camp, Bernard le trouvera plongé dans un « silence trop grand », un « espace trop grand aussi », élargi aux dimensions de l’atrocité nue qu’il va bientôt découvrir et dont il ne pourra jamais plus se détourner.
Et comme en un écho tardif, une nuit d’insomnie Rabut se demandera : « Qu’est-ce qui m’a échappé ? Qu’est-ce que je n’ai pas compris ? Il faut bien que quelque chose soit passé tout près de moi, que j’ai vu, vécu, je ne sais pas, et que je n’ai pas compris. »

Des hommes de Laurent Mauvignier
Éditions de Minuit, 281 pages, 17,50

Jeunesse d’Oran Par Jean Laurenti
Le Matricule des Anges n°106 , septembre 2009.
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