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Domaine étranger Floralies

juin 2010 | Le Matricule des Anges n°114 | par Thierry Guinhut

Gravité profonde et satire grinçante font bon manège dans ce récit aussi mince que percutant. Istvan Örkény (1912-1979) est en effet un bien curieux romancier qui anticipe sur les émissions de téléréalités les plus originales, ou les plus graveleuses… Un journaliste, en mal d’inspiration et de succès, imagine de filmer quelques morts au jour le jour. Ce dans l’intérêt moins de la science que de l’édification du genre humain. Voilà qui est censé apprivoiser notre dernière aventure, puisque les consolations de la religion sont lettre morte. On aurait pu croire que le satiriste allait s’emparer de cette tyrannie médiatique. Örkény ne s’en fait certes pas faute, mais, tout en se moquant de la naïveté de celui qui croit apporter au téléspectateur de splendides révélations, il est encore plus le critique acéré des mesquineries de ceux qui entourent le candidat au décès : leur altruisme apparent n’est fait que de pitoyables calculs intéressés. Tels ceux qui s’ingénient autour de la fleuriste pour lui offrir des « floralies », en fait profiter de l’argent de la télévision et récupérer son appartement… Seul le linguiste échappe à la dérision de l’auteur : tentant d’achever son œuvre avant de mourir, il permet à sa femme d’avoir été « heureuse pour la première fois avec lui ». Car c’est l’ironie du sort qui affecte le troisième mourant : malgré un infarctus, il est en parfaite santé ; la demande macabre du journaliste va le conduire à bon port avec son consentement. Au point que cet écrivain en perte de vitesse et grand amateur de femmes trouve là l’occasion de jouer sa meilleure œuvre. Comme quoi la téléréalité peut avoir du bon, autant en révélant nos pires et nos meilleurs côtés… Pour un roman qui promettait d’être scabreux, impudique, c’est une sorte d’humour surréaliste qui nous reste sur la langue. Il faut dire que notre Hongrois méconnu est en bonne compagnie parmi ses compatriotes à découvrir, comme les Karinthy ou Kosztolányi, tous fantaisistes aussi fins que profonds.

FLORALIES
D’ISTVAN ORKÉNY
Traduit du hongrois par Jean-Michel Kalmbach Cambourakis, 160 pages, 10

Floralies Par Thierry Guinhut
Le Matricule des Anges n°114 , juin 2010.
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