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Traduction Natalia & Charles Zaremba

avril 2011 | Le Matricule des Anges n°122

Dictionnaire Kertész, de László F. Földényi

De même que le four banal, le lieu commun est bien utile. Il permet de rappeler que le traducteur est un passeur, un artisan qui possède les connaissances et les outils qui permettent de reformuler un texte dans une autre langue. Les outils n’étant pas tout, il doit œuvrer en étroite collaboration avec un éditeur qui attend de lui un travail soigné selon des critères définis par contrat, et le rémunère. Dans ce cas de figure, au demeurant parfaitement honorable, le traducteur est un exécutant dont la volonté se limite à accepter ou à refuser une proposition de travail. Le livre aura été proposé à l’éditeur par un agent littéraire, un directeur de collection ou toute autre personne dont le métier est de connaître la littérature étrangère concernée – et là, le traducteur semble bien placé –, mais aussi de sentir l’air du temps littéraire, de répondre à (ce qu’il pense être l’attente) des lecteurs.
Il y aura bientôt un quart de siècle que nous traduisons des textes de littérature hongroise sans que cela soit notre activité principale. La traduction relève pour nous de deux passions si proches, la littérature et les langues, que nous pratiquons avec la ténacité qui convient au travail et à l’étude. Cette rubrique s’intitule « Sur quel texte travaillez-vous ? » – pardon de tricher un peu, mais nous parlerons ici de textes déjà publiés et d’un livre sur lequel nous voudrions travailler avec une perspective plus vaste que le fichier de disque dur, la majorité des propositions que nous avons faites à divers éditeurs ayant été refusées sous des prétextes contradictoires qui masquent à peine la frilosité, le suivisme des « tendances » et de la mode, bref, la capitulation de l’éditeur comme découvreur de talents…
Nous avons eu le bonheur de traduire l’intégralité de l’œuvre d’Imre Kertész, de 1995 à 2010, aux éditions Actes Sud, où paraîtra aussi un important ouvrage de László F. Földényi, historien de l’art et des idées, intitulé Mélancolie. L’œuvre de Kertész se compose de romans et de textes non narratifs, essais et journaux. Ses romans présentent principalement des difficultés d’ordre stylistique : depuis le phrasé hésitant d’Etre sans destin jusqu’à l’extraordinaire fluidité du Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas en passant par la complexité du Refus et la musicalité entêtante du Drapeau anglais. Chacun de ces textes pose un autre problème stylistique, et constitue une expérience unique dans la littérature hongroise. Nous avons cherché à rendre avec les moyens idiomatiques du français des effets de l’original ; par exemple, en traduisant l’amoncellement des adverbes et les maladresses d’Etre sans destin par des incohérences dans la concordance des temps ; en respectant la longueur infinie des phrases du Kaddish, favorisée par la langue hongroise, au prix d’importantes modifications syntaxiques qui permettaient de garder un ordre des mots naturels, etc. Les textes non narratifs de Kertész posent un problème supplémentaire : à la virtuosité verbale de l’auteur s’ajoutent des considérations philosophiques criblées de références vagues et de (crypto-) citations qui ne sont jamais situées, naturellement et, tout aussi naturellement, l’auteur n’a pas gardé ses notes. Au travail de traduction proprement dit vient alors s’ajouter une longue recherche bibliographique, comme également dans le cas de Mélancolie de Földényi – du moins quand la citation a pu être localisée. Une indication comme « Kant » est certes précieuse, mais il faut parfois une bonne semaine de lecture pour retrouver et citer correctement une seule phrase, car il importe de reproduire les traductions existantes à chaque fois que c’est possible, de même qu’il est impensable de rétrotraduire une citation française (située comme suit : « Camus »). Le traducteur se double alors d’un détective, mais le spectre d’une crypto-citation manquée continue de le hanter.
L’étude monumentale de Földényi, véritable archéologie de la mélancolie, pose un problème similaire, le « crypto » en moins. L’approche de la mélancolie se fait sous divers angles : philosophie, peinture, religion, littérature, psychanalyse… En bon ouvrage universitaire, il contient quelques centaines de renvois et citations dûment situés dans des éditions hongroises ou allemandes ! Or, seuls les auteurs antiques ont un référencement international. Il a donc fallu identifier les traductions françaises (et il s’est avéré, contre toute attente, que certains passages de Kierkegaard ou de Hegel n’étaient pas traduits en français), retrouver les passages dans des volumes autrement paginés, etc. Le travail sur Földényi nous a fait comprendre que, du moins pour certains ouvrages, l’activité de transcodage linguistique n’est pas celle qui prend le plus de temps.
L’étendue manifeste des connaissances de László F. Földényi en matière de littérature générale et philosophie fait de lui un excellent décrypteur de textes. Il a publié en 2007 un véritable « dictionnaire » dans lequel il analyse 110 mots-clés de l’œuvre d’Imre Kertész, les place dans le contexte de l’œuvre, mais aussi de la pensée européenne. C’est un outil indispensable si l’on veut prendre la mesure de l’unité complexe et la complexité unique de l’œuvre du Nobel 2002.
Nous avons traduit les deux auteurs qui se rencontrent dans ce volume où la froide érudition de l’un sert à ordonner le bouillonnement intellectuel de l’autre et formule clairement ce que nous ressentions parfois confusément. Cet ouvrage sera à mettre dans les mains de tous les lecteurs de Kertész. Nous progressons et, les joues en feu, regrettons parfois de ne pas avoir eu accès à cet ouvrage, par un paradoxe temporel facile à imaginer, dès les années 1990.
Nous avons traduit près de trente œuvres dites exigeantes de la littérature hongroise contemporaine et pourtant, nous avons toujours le sentiment d’être des débutants. Pour aborder un texte et le traduire, c’est certainement une bonne chose, car rien n’est pire en la matière que la routine ; là, notre passion est intacte. Mais quand ce même sentiment vient de l’impression de ne pas être entendu, voire de ne pas compter, il crée une frustration qui finit tôt ou tard en lassitude…

Natalia & Charles Zaremba
Le Matricule des Anges n°122 , avril 2011.
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