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Domaine étranger Arrêt sur image

avril 2011 | Le Matricule des Anges n°122

Gerald Murnane se sert des paysages de l’Australie intérieure comme d’une source inépuisable de métaphores.

Ne jamais voyager, détester l’océan et admirer Jack Kerouac : ainsi pourrait-on caricaturer la personnalité paradoxale de Gerald Murnane, écrivain australien atypique. Son œuvre majeure, Les Plaines, publiée en 1982, considérée comme l’une des plus représentatives du postmodernisme, texte dense et exigeant, est désormais accessible en français.
L’Australie intérieure que nous décrit Murnane ne correspond nullement au cliché d’une terre désertique peuplée de quelques moutons. C’est un pays de plaines verdoyantes où vivent de riches propriétaires étonnamment préoccupés par des interrogations métaphysiques. Véritables mécènes, ils accueillent des écrivains, des artistes, des poètes qu’ils ont chargés de la délicate mission d’essayer de comprendre la signification du vaste espace où ils vivent.
Parmi eux, un cinéaste qui depuis vingt ans travaille au scénario d’un film qu’il ne parvient pas à rédiger. Et les plaines lui sont devenues aussi distantes que les planètes les plus lointaines. Isolé dans la bibliothèque de son bienfaiteur, il accumule les notes, les esquisses, les brouillons mais son esprit semble s’éloigner de plus en plus du pays réel. Il se positionne dans la grande tradition des explorateurs et il voudrait que son film soit celui d’un grand voyage offrant une vision vraiment nouvelle qui à elle seule représenterait les plaines.

Un métarécit explorant le désir et le deuil.

Les plaines sont pour lui des espaces ouvrant sans cesse sur d’autres espaces, jusqu’au « monde lui-même comme une plaine supplémentaire dans une série infinie ». Une sorte de superposition s’opère dans son esprit entre deux paysages, « l’un continuellement visible mais jamais accessible, l’autre toujours invisible même si on le sillonne tous les jours ». On peut effectivement faire un lien avec Kerouac et ses perceptions à la frontière du rêve et de la mémoire, et penser aussi aux Maîtres Zen en quête de fusion entre le soi et le non-soi.
L’intuition de Murnane est celle de l’existence d’une sorte d’espace intermédiaire, fictionnel entre deux mondes séparés mais en interaction, qu’il appelle « Plaine Interstitielle ». Elle apparaît à l’esprit dès que l’on tente d’exprimer par l’écriture la perception fugitive de l’image de la plaine réelle. Murnane définit ainsi sa conception simple de l’écriture qui consiste à traduire le plus fidèlement possible les détails d’images mentales. L’imagination se nourrissant de l’observation du monde extérieur, conduit à la « Plaine Interstitielle » qui « donne accès à toutes les plaines possibles ».
Pourquoi n’y aurait-il pas parmi cette infinité de plaines qui se succèdent dans une rigueur très mathématique des lieux personnels dédiés au désir, à l’intimité, à l’émotion ? La quête du cinéaste prend une dimension de plus en plus personnelle. « Chaque fois que j’abordais une femme, je ne désirais rien tant que d’apprendre le secret d’une plaine », avoue le cinéaste. Il est secrètement amoureux de la femme de son protecteur. Cette femme vit dans la solitude, passant son temps à contempler les plaines qui lui révèlent « une existence qui aurait pu être » et qu’elle n’a pu réaliser. Pour le cinéaste aussi les plaines sont autant de potentialités qu’il ne mettra jamais en œuvre. Les deux dimensions spéculative et érotique de sa quête tiennent d’un même désir, et Murnane les confond pour mieux les dissoudre dans l’infini métaphorique des plaines.
Murnane construit donc un monde d’images qui ne cessent de se superposer en une simultanéité, qui présente l’avantage d’abolir le temps. Le flux chronologique des événements de l’existence humaine ne l’intéresse guère. Mais il est fasciné par l’immobilité et l’instantanéité de l’image fixe. Il n’est pas fortuit que notre cinéaste abandonne le cinéma pour se consacrer à la photographie et qu’il développe un goût prononcé pour l’obscurité et le silence. Les épaisses tentures violettes de la bibliothèque ne suffisent pas, et il fait obturer le moindre interstice. Ainsi lorsque l’on ouvre les lourds rideaux « se révèle l’intensité inattendue de la lumière ». Mais l’œil humain est dans l’incapacité de supporter le moindre instant d’illumination, la moindre révélation. Le cinéaste demande à son protecteur de le photographier, « l’œil collé à l’objectif et l’index posé sur le déclencheur, comme pour exposer le film dans sa chambre obscure à cette obscurité qui était le seul signe tangible de ce que je voyais au-delà de moi-même ». De l’image même, il fait donc le deuil, comme celui de sa quête de l’inaccessible, en un perpétuel exil au cœur de cette « obscurité où repose toute plaine ». Mais où repose aussi la beauté de son exploration.

Yves Le Gall

Les Plaines
Gerald Murnane
Traduit de l’anglais (Australie) par Brice Matthieussent
P.O.L, 160 pages, 18

Arrêt sur image
Le Matricule des Anges n°122 , avril 2011.
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