Clope au bec, une Nazionale sans filtre, et long couteau à la main, Gino règne en maître derrière son étal, en une chorégraphie réglée au millimètre, mais lui ne dirait pas chorégraphie, il dirait : travail. Il lui faut faire vite, les clients se pressent, s’impatientent. Au marché de Turin, le Porta Palazzo, ça grouille de monde et de bidoche. Gino achète des agneaux, la bête entière, la découpe, et la vend. Autour de lui, ses collègues s’agitent de même. Chacun sa spécialité, il y a ceux des lapins, des cochons, des bœufs. Ils s’apostrophent, blaguent, font crisser les lames, tapent du hachoir, parlent foot, s’engueulent, rigolent. Ça sent le fer et le sang. Ça sent la vie et la mort. Et aussi, « le clou de girofle ». Fin des années 1970, Gino le boucher a 50 ans et le ballon rond est sa passion. Le narrateur d’Hivernal est son fils. Il connaît chaque geste de son père, et peut-être pour la première fois, ces gestes, ce savoir-faire, font partie intégrante d’un roman. Dario Voltolini plante le lecteur dans la file d’attente devant l’étalage paternel où gît (à moins qu’elle ne repose ?) une tête d’agneau « avec son regard doux, plein de confiance et de curiosité. » Comme posté là, à ses côtés, le fils raconte le père, le labeur, les gestes précis, presque sacrés, le couteau qui glisse le long de la colonne vertébrale, l’exigence du bien faire et le respect du métier ; raconte la joie de vivre, la famille, les vacances à la mer, une vie paisible, loin du vacarme pourtant de ces années-là. Avec une minutie imbibée d’une sorte de poésie réaliste, l’auteur (qui est aussi éditeur) invente une narration pleine de fureur et de gaîté, de cruauté et de délicatesse : « Chère bête qui arrive déjà morte entre mes mains, je te découpe, je te réduis en nourriture pour d’autres humains comme moi. » Mais voilà qu’une fatigue lancinante s’insinue dans le corps de Gino. On lui découvre un nom : cancer. Sans un mot, sans une plainte, comme s’il sommait la douleur de rester tapie en lui, Gino abandonne ses couteaux pour des perfusions. La mère et le fils l’accompagnent à l’Institut Gustave-Roussy de Villejuif, fleuron européen de la recherche médicale, où dans les couloirs à la lumière bleutée marchent comme en apesanteur des « Martiens » – ces gosses cernés par la maladie.
Hivernal bascule du labeur à la mort, se fait récit d’une double perte, deuil du travail et deuil du père. Dario Voltolini colle à la réalité la plus commune, mesure la lassitude du quotidien et ne carbure pourtant qu’à la pudeur. Il rythme son récit en ne se refusant ni les émois ni les colères. Parfois, il réduit ses phrases à quelques bouts de riens – un mot une virgule, un mot un point – une énumération comme pour parer au plus vite l’inéluctable qui s’en vient : « Après le match contre l’Argentine, je les rejoins en train. Bar, bus, bar, bus, Martiens, sa chambre (…), la moquette, ma mère. Cigarette en cachette. » Puis, magie de la simplicité : « Il nous sourit. Il insuffle de l’espoir. Il est en train de mourir. »
Martine Laval
Hivernal, de Dario Voltolini, traduit de l’italien par Louise
Boudonnat
Le Sous-sol, 156 pages, 21 €
Domaine étranger Gino, artiste de la découpe
mars 2026 | Le Matricule des Anges n°271
| par
Martine Laval
L’Italien Dario Voltolini met en scène son père boucher sur le marché de Turin. Hivernal, entre réalisme et délicatesse, est un adieu au paternel et aussi un hommage au travail. Puissant.
Un livre
Gino, artiste de la découpe
Par
Martine Laval
Le Matricule des Anges n°271
, mars 2026.

