La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

L'Anachronique Mais le moi des filles

mai 2011 | Le Matricule des Anges n°123

Mai, le mois des femmes. Il était signalé au début des années quatre-vingt, place Saint-Sulpice, par l’apparition de monsieur Nguyên-Công, dit Charles, un de ces hommes si discrets, si modestes, que toutes les extravagances leur semblent permises. La sienne était de pouvoir déplier à sa guise un fauteuil de toile, sur les trottoirs ou sous la fontaine, selon la lumière ou le vent, sans qu’un grincheux y trouve à redire.
M. Nguyên-Cong, 76 ans, originaire de Hanoï, retraité des services de la Mairie, siégeait à cet endroit précisément tous les matins, souvent le soir, aux seules fins de contempler les femmes. Ainsi que des Japonais s’étourdissent sous les pluies de pétales des cerisiers en fleurs, ainsi que des Chinois, dans les jardins publics, accrochent des cages où sautillent leurs oiseaux favoris, et comparent avec ravissement leurs chants, le Vietnamien se grisait de jambes, de bras nus, de cheveux relevés à la hâte, laissant les épaules découvertes, de profils perdus, de rires cristallins, de parfums qu’exaltent les premières chaleurs.
C’était à se demander, disait-il, où les Parisiennes passaient l’hiver. En Afrique peut-être, comme les hirondelles, revenant dans les cris, les sifflements que lançaient pour elles les ouvriers du bâtiment. Charles tenait que l’autre sexe craint le froid – pourquoi pas – et n’aime pas la moutarde – pourquoi cela ? Hormis ces deux certitudes, dont la pertinence et son absence, après tout, s’équilibraient, il se défendait de généraliser, n’affichait pas de préférences, ni ne graduait la beauté.
Peu importait, avec lui, qu’on fût grande, grosse, âgée, brune ou mamelue, qu’on s’habillât chez Dior ou au Secours Populaire, pourvu qu’en un éclair il y eût un chatoiement – sous le vernis des apparences, le diamant d’une personnalité. Il prétendait connaître à distance leurs pensées et que certaines, le pressentant, lui souriaient. Il lisait également des malheurs. Elles le regardaient avec gravité.

- Il y en a qui remontent le flot et viennent discuter avec moi. Quelques-unes veulent m’adopter. Dans leur lit aussi, hi, hi !
En ce temps j’apprenais à vivre, et que s’asseoir sur les talons, plus bas qu’un homme lui-même rapetissé sur un pliant, pousse à la bienveillance, bientôt à la confidence.

- Je leur demande : pour quoi faire ? Je suis déjà arrière-grand-père…
S’il avait renoncé, donc, à quantifier la beauté – « parce que, vous savez, beaucoup la réservent à leur fiancé » –, il n’en allait pas de même du charisme, de la puissance d’évocation, de la charge poétique que dégageaient des Dalila, lesquelles se voyaient alors classées en « princesses », « reines » ou « impératrices ».

- Observez celle-ci, avec son bandeau dans les cheveux. On dirait qu’elle transforme tout à plusieurs mètres d’elle, qu’alentour dansent des petits papillons jaunes tandis que l’air sent la menthe écrasée. Je la connais, elle est ouvreuse dans un cinéma, notre princesse.
« Mais, oh ! Regardez cette impératrice ! »
Une silhouette hésitante, descendue des jardins du Luxembourg, paraissait découvrir la place et, devant tant d’inconnu, préférait se tenir dos à l’hôtel de police de la rue Bonaparte, comme si ce dernier lui accordait asile et protection. Chaussures crème, robe sans manches, à col montant, d’un marron qui tirait vers le rose, sac de luxe.

- Pas mon genre, dis-je.

- Stupide jeunesse ! s’emporta M. Nguyên-Công. Avant de parler de goût, faites-vous le palais. Allez donc la respirer de plus près ! Restez discret. Cet oiseau de paradis s’envolera au moindre regard posé sur lui. Vous avez des lunettes de soleil ? Non ? Prenez les miennes.
Après s’être assurée que le ciel ne lui tomberait pas sur la tête, la créature traversait, attirée par les tours où froufroutaient des pigeons. Je fis un détour pour l’approcher.
Ce n’était pas une touriste, à proprement parler. Une étrangère, certes, mais qu’on aurait déposée ici avant de la reprendre, comme la suite le prouva. Sa peau, en attrapant la lumière, accomplissait une sorte de prodige, la transformant en miel clair, en beurre, en onguent. Là-dessous ne couraient ni muscles ni os, mais des œufs fragiles qui venaient délicatement bosseler ses bras, ses mollets.
Malgré la robe, son sac, elle donnait l’impression d’être nue, vulnérable, et d’implorer que personne ne le remarque. Sous une auréole d’ange blond et bouclé, sa sensualité était si patente qu’il semblait, à poser un seul doigt sur elle, qu’elle se mettrait à se tortiller, à gémir. On entend des femmes dire de certains hommes que sur un regard d’eux, elles tomberaient enceintes. Elle paraissait, elle, pouvoir tomber enceinte de n’importe quel contact, y compris de celui d’une poussière. De quel lit l’avait-on tirée, encore frémissante d’amour, pour l’exposer dans le vent léger ?
Mais déjà, son fiancé, comme aurait dit Charles, accourait, un trentenaire upper class, avocat ou galeriste. Elle se jeta dans ses bras comme dans une maison, en le conjurant de refermer la porte.

- Alors ? demanda le Vietnamien souriant et clignant des yeux.
Alors, des années plus tard, après avoir contemplé, ainsi que tout un chacun, des milliers de passantes, je me souviens de celle-là.
La survenue d’une mamie trottinant – sa femme – donnait parfois pour M. Nguyên-Công le signal du départ. Elle allait déjà le retrouver, racontait-il, à la sortie du lycée Albert Sarrault, à Hanoï. Cependant qu’il goûtait à sa façon la reverdie, la refleurie, madame se gavait de glaces à des terrasses.
Au lieu d’« Au revoir », Charles disait « Enchanté ». La place se transformait en pont supérieur. Peu importait, maintenant, le prix du billet, pour les passagers de la croisière où des hôtesses en jupe servaient des sorbets.

Mais le moi des filles
Le Matricule des Anges n°123 , mai 2011.
LMDA papier n°123
6.50 €
LMDA PDF n°123
4.00 €