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L'Anachronique Fred à Chambon

juillet 2011 | Le Matricule des Anges n°125

Olivier nous parlait tout le temps de Fred. Olivier – garde champêtre, ex-gendarme – est apparu sous les traits d’un Guillaume beloteur dans Lmda N°121. On n’en revient toujours pas, de découvrir sous la tenue de schmitt un ami de qualité. On reste azimuté dans une vision élargie de l’Humanité.
Et Fred par-ci, Fred par-là, Fred « l’écrivain » qu’il avait connu dans les années 90 et la Creuse, à Chambon-sur-Voueize…
Il aura fallu l’édition, cette année, de Correspondances à La Table ronde, les reproductions de cartes postales de Chambon envoyées à Michel Déon, Jean Echenoz ou Patrick Besson, pour relier Fred à Frédéric Berthet. Voici, pour ceux qui ne connaissent pas ce dernier, une biographie express.
Premier de deux enfants, il naît le 20 août 1954 à Neuilly-sur-Seine. Famille upper class, leçons de piano, le père a fondé un groupe de presse dont il se verra spolié en 1961 (il ne s’en remettra pas). Le jeune Frédéric, tout en pratiquant ses passions, l’écriture et la pêche à la mouche, obtient en 1977 un doctorat de lettres sous la direction d’un Roland Barthes dévoué, attentif. Il rencontre la même année Philippe Sollers, qui publiera en 1986 son recueil de nouvelles initial, Simple journée d’été, dans la collection « L’Infini », alors chez Denoël. Fred, après avoir été nommé aux services culturels de l’Ambassade de France à New York, collabore à des journaux, devient conseiller auprès d’éditeurs. Épouse Anne Dieumegard à Chambon en 1989, acquiert quatre ans plus tard une maison là-bas. Se débat à sa façon contre l’hiver creusois. Divorce en 1998. Il décède rue Tournefort, à son domicile parisien, dans la nuit du 24 au 25 décembre 2003, sa tête ayant sans doute heurté, dans son ivresse, un meuble. Son corps ne sera trouvé que deux jours plus tard.
Cinq livres publiés de son vivant – nous en sommes à sept maintenant – sur lesquels planent la grâce, et un français à l’usage des musiciens. « Elle secoua ses cheveux châtain clair, trempa ses lèvres dans le verre de porto blanc et ouvrit son sac. C’était une fille à vous couper le souffle ; enfin, songea Trimbert, c’était le genre de phrase que j’aurais pu écrire il y a dix ans ; mais je la trouve ravissante, réellement. Réellement, se répéta-t-il, prêt à ajouter en marge la mention « italiques », s’il le fallait. »
(Felicidad) Notons la virgule, qui n’est pas obligatoire, qui n’est là que pour le son, entre « italiques » et « s’il le fallait ».
Sur des photos datées 78-79, on dirait un prince, un ange aux boucles blondes jusqu’aux épaules. Les anges, quand ils atterrissent parmi nous, atterrissent souvent dans la boue.
*
Olivier m’avait prévenu : Chambon est un joli village. Deux rivières le bordent, surmontées de ponts en accents circonflexes, et l’on pense tout de suite à la pêche à la mouche. Dans les hauteurs, à flanc de colline, vers sept heures du soir, les habitants tirent leur chaise dans la rue. D’où vient que les Creusois aient une réputation de revêches ? Ils saluent l’étranger, répondent à ses questions. Eux, au moins, parlent.
Dans le bureau du maire, un grand clebs noir couine pour qu’on le promène. Cécile, que ses fonctions rendent responsable des chiens errants, n’a pu abandonner celui-là. « Une belle femme », se rappellera plus tard Olivier. S’il veut dire énergique, droite et indulgente, nous sommes d’accord. « Fred était un grand blessé, un écorché », confirme-t-elle, « il aimait trop les autres. Mais j’aperçois mon mari par la fenêtre. Ils étaient très liés. Lui saura mieux vous en parler que moi. »
Arrive un individu qui sourira en lisant qu’il portait des bottes crottées, puantes, en dessous d’un short, de bras comme mes cuisses, d’yeux non pas clairs, mais clarissimes, des cheveux, enfin, de Doc, dans Retour vers le futur.
Doc est vétérinaire. Lorsqu’il évoque Fred, on voit immédiatement qu’il n’a pas dû lui tenir rigueur de grand-chose, sinon d’avoir disparu. Son meilleur souvenir ? Il sourit à part lui en s’en repassant quelques-uns, finit par opter pour le soir où Berthet lui a rendu visite en compagnie de Michel Braudeau. Il est presque minuit, tous sont dans un état proche de l’Ohio quand le téléphone sonne, un vêlage qui s’annonce mal, dans une ferme lointaine. Ils prennent, pour s’y rendre, des voitures et des munitions. Doc est certainement un cow-boy endurci, peut-être pas l’auteur de Paris-Berry, ni son invité, mieux habitué au feutré de La NRF ou du Monde. Or il faut opérer, une de ces césariennes dans lesquelles on dérange la tripe comme s’il s’agissait de colis en attente à la Poste. Doc s’attend, à tout moment, à ce que nos deux lettrés, titubant dans la paille et refusant de s’éloigner, tournent de l’œil…
Non seulement ce ne sera pas le cas, mais on peut lire, sous la plume de Braudeau, dans Loin des forêts (Gallimard), à partir de la page 155, l’heureux dénouement de cette nuit-là. Et c’est cela qui stupéfie Doc : qu’un écrivain, dans des conditions pareilles, ait pu prendre des notes aussi précises, aussi exactes – et ce, de son point de vue à lui, qui est on ne peut plus éclairé.
*
À l’heure où dans le bourg écrasé par le soleil, la sieste semble de mise, Claude a laissé sa porte ouverte sur la rue, et contemple papillons, abeilles charpentières et moro-sphinx depuis son canapé. Claude est un ancien champion de rallye, un amateur de belles bagnoles, voilà pourquoi Fred le tirait par la manche pour venir admirer son break Mercedes 240 diesel. « Une bonne voiture » admet Claude « mais pas de quoi la regarder avec attendrissement, comme Fred, ou éviter de la prendre pour ne pas l’abîmer. »


Eric Holder

Fred à Chambon
Le Matricule des Anges n°125 , juillet 2011.