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Chronique japonaise J’ai entendu battre le cœur d’Obama

octobre 2012 | Le Matricule des Anges n°137

C’est donc parti : me voici lancé pour quelques mois dans une carrière de gaijin, l’équivalent japonais du toubab ou du roumi. Le studio-duplex de la villa Kujoyama, à Kyoto, où je tiens le rôle d’écrivain-gaijin, est haut de plafond – dans les six mètres à la croisée de la voûte – et totalise dans les soixante-cinq mètres carrés, ce qui en fait un gueuloir d’exception pour mettre au point des phrases comme celle-ci. Une grotte pour faire vibrer la glotte, en somme. Et puis, autre rêve, il est possible d’étaler les feuilles du livre que vous écrivez afin d’avoir une vue plongeante sur les chapitres abattus – et sur tous ceux qu’il reste à écrire… Et toutes ces feuilles peuvent rester là, aussi longtemps que vous le voulez, il y aurait suffisamment d’espace pour Guerre et paix – j’exagère à peine. Tout cela dans une atmosphère de serre tropicale et de forêt, à l’ombre du mur végétal qui enserre la villa, côté colline. Ce mur végétal, c’est un orchestre vertical qui chante et joue du matin au soir, du sol jusqu’à la canopée. Imaginez des cigales qui ont plusieurs sons à leur répertoire, trois à ma connaissance, dont un bruissement électro-acoustique bizarre (le matin) et un refrain entêtant – fiiillle, fiiillle, fiiillle –, alors même qu’aucune mousmé n’est en vue. Faites survoler la villa par des hérons lourds ou par des papillons de la taille de nos chauves-souris, ou encore par des coléoptères cinglés et bedonnants, concevez une harangue croassée par quelque freux, ajoutez-y une volière déchaînée, et vous y êtes.
Dans le quartier, des panneaux mettent en garde contre la hargne des macaques. Un matin que je me suis levé très tôt et prends un premier café sur la terrasse de la villa, l’un d’eux se matérialise sans bruit. Il vient du côté du bosquet de bambou et du cryptomère, sur la gauche, et passe à trois mètres de moi, indifférent à son cousin l’homme. Parvenu au bout de la terrasse, il s’accroupit, ou plutôt « s’assied », et contemple Kyoto s’éveillant, tout en bas. À quoi pense le singe songeur ? Il regarde vers l’ouest, vers l’énorme caractère chinois gravé dans les collines d’en face, où l’on allume des bûchers lors de la fête des morts, O-Bon, à la mi-août. Il regarde les voitures, rares, sur la route d’Otsu. Et puis, sans bruit, il part vaquer à sa journée. Il paraît que des familles entières se baladent, très tôt, et qu’un macaque farceur s’était introduit un jour à l’intérieur d’un studio, en poussant délicatement la moustiquaire. Il avait grappillé dans la cuisine et renversé un verre d’eau sur un clavier d’ordinateur.
Un dimanche qu’il faisait cette chaleur de bain turc, à Higashiyama près d’ici, les belles se promenaient en kimono à fleurs sous leurs ombrelles à liseré brodé. D’autres, en robe claire à dentelle, s’étaient gantées de noir jusqu’au coude. L’idéal de la beauté féminine est à la peau résolument blanche. La Japonaise post-Meiji a renoncé aux dents laquées de noir mais tient au teint de porcelaine. En Chine aussi, paraît-il, la mode est au blanc. Certains portent à la plage le « facekini », masque facial en silicone qui vous préserve et du soleil et du contact urticant avec les méduses. Avec ce masque, celui qui veut rentrer blafard de ses congés payés ne doit pas craindre de ressembler, sur le sable, à Fantômas. Les jeunes Japonaises, d’une pâleur de salade poussée sous pot, ont au moins le mérite de l’élégance.
Derrière la villa commencent les montagnes, couvertes de forêts, et entre elles des vallées à l’étroit, où chaque mètre carré compte. C’est la récolte du riz, ces jours-ci. Des paysans juchés sur des sortes de grosses tondeuses vous passent à la moulinette une parcelle en moins de deux. Le rectangle jaune des rizières côtoie les mille et un verts de la nature, c’est très beau. En japonais, un seul mot désigne la couleur verte et la nature : midori, qui est aussi un beau prénom de femme.
Et puis, last but not least, j’ai vu Obama. Il m’a fallu attendre mon cinquième séjour japonais pour le voir, près d’ici ! Obama est très surfait. Les Américains en font des gorges chaudes, mais même s’il a du charme, pas de quoi fouetter un chat. En japonais, Obama signifie « petite plage ». C’est un agréable port de la mer du Japon, vingt mille habitants, que la dernière course à la Maison blanche avait placé sous les feux de la rampe. En 2008, la ville avait fabriqué des T-shirts à l’effigie de Barack avec ces mots : « I love Obama ». Le jour de son investiture, les habitants d’Obama avaient fait la fête. Le maire, emporté par son élan, a annoncé qu’il ferait ériger une statue du nouveau président, devant sa mairie. J’y suis passé : il y a bien des statues, mais pas de chef d’État. À mon hôtel, tout de même, certains clients se faisaient prendre en photo à côté des effigies en carton, grandeur nature, de Barack et de Michelle. Hilares, ils leur posaient une main sur l’épaule, en attendant le déclic.
Le jour de mon passage, Obama se préparait pour une autre fête : le Hose matsuri, la fête des quartiers à la fin de l’été. Le soir, en sortant du restaurant, j’ai entendu battre comme le cœur de la ville : c’étaient des tambours, frappés de quartier en quartier, qui semblaient se répondre. Je me suis approché des battements. Dans une demeure ouverte sur la rue, des enfants en kimono frappaient des percussions, très lentement, pendant qu’une demi-douzaine d’adultes, en yukata, jouaient de la flûte – une de ces mélopées diaboliquement lancinantes qui ont imposé, en musique, le mouvement perpétuel. Tout ce monde, jusqu’alors assis, s’est soudain levé pour accompagner un autel portatif à travers les rues du quartier, avec des lampions rouges en papier. Et tout ça bringuebalait dans les ténèbres, pendant que, dans le temple voisin, on dansait avec des masques énormes sommés de plumes noires. Dimanche, je retourne à Obama pour assister à la fête ; je vous raconterai.

J’ai entendu battre le cœur d’Obama
Le Matricule des Anges n°137 , octobre 2012.
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