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Domaine étranger Père et manque

juin 2015 | Le Matricule des Anges n°164

Après Pike, Benjamin Whitmer livre un deuxième roman d’une extrême noirceur.

Chaque année, certaines régions des États-Unis sont dévastées par des tornades, cyclones et inondations, voire un ouragan qui s’abat sur les côtes. Quand ces incidents climatiques prennent fin, on compte les morts, on établit le coût des dévastations, et puis des nettoyeurs apparaissent pour tenter de remettre un peu d’ordre avant le prochain drame. Parmi eux, il y a Patterson Wells, élagueur de son état, qui sillonne le pays, de villes dévastées en champs de ruines, côtoie la mort et la destruction. Sa vision de l’Amérique n’en est que plus sombre. Un pays où la plupart des gens sont en mode « survie », dans les grandes villes, dans les plus petites mais aussi dans les États ruraux où les délaissés de l’ « american way of life » se sentent bien éloignés des préoccupations de leurs dirigeants. Lorsque la période des tempêtes prend fin, Patterson se replie sur lui-même. Il rejoint sa cabane perdue dans les bois du Colorado, avec pour seule compagnie son chien, pour seules distractions l’abus d’alcool, et pour seules visites celles d’un voisin, Henry, éleveur de mustangs. L’existence de Patterson Wells est réglée comme du papier à musique, le boulot, puis la cabane, et au milieu, une ou deux bagarres de bar quand il picole trop, et les longs dialogues silencieux qu’il entretient avec son fils Justin décédé. Car Wells est, comme les autres, en mode survie, partagé entre un présent qu’il a organisé comme il a pu pour continuer de tenir debout, et un passé qui est sa fêlure profonde, ce fils perdu qu’il se refuse à oublier, ce deuil qu’il n’est jamais parvenu à faire… Mais voilà que survient Junior, un autre fils, celui de son voisin et ami Henry. Un gamin complètement borderline, reflet d’une nouvelle génération d’inadaptés de la société américaine, un paumé qui vit de petits trafics et de deal, et transporte de la drogue pour les cartels mexicains, et qu’Henry, père absent, n’a jamais réussi à élever. Junior et Patterson ont, a priori, peu de choses en commun, mais lorsque Wells boit, Junior se drogue, et tous deux se retrouvent à merveille quand une bagarre éclate. À partir de là, le duo en dérive ne peut que mal finir, et ils le savent, tous les deux, ce qui ne les empêche pas d’avancer droit vers le mur, au fil d’une errance qui deviendra sanglante…
Tour de force de Benjamin Whitmer : réussir à faire vivre deux personnages principaux qui à la fois s’attirent et se repoussent mutuellement, comme une histoire d’amour désespérée où chacun représente la bouée de sauvetage de l’autre en même temps que le boulet qu’il traîne à son pied. Car c’est bien d’amour dont il s’agit ici, et donc aussi de son pendant obscur, la haine. La haine de Patterson pour le destin qui lui a enlevé son fils, pour le médecin qui n’a pas fait le bon pronostic, pour le monde tel qu‘il est tout bonnement. La haine de Junior pour Henry, ce père dont il fantasme la mort dans les pires souffrances possibles. Et à la violence extérieure, celle des tempêtes, celles des coups de poings, fait ainsi écho une hargne intérieure, un feu qui nourrit l’énergie de vie des protagonistes, mais les consume aussi bien. C’est aussi, bien sûr, la question de la paternité, qui hantait déjà le premier roman de l’auteur, Pike, et qui prend ici une dimension essentielle, Withmer excellant à peindre ces pères égoïstes ou violents, fuyant leurs responsabilités, pétris d’orgueil mal placé et de carences expressives. Restent les femmes et les enfants, mais les premières, comme l’ex-femme de Paterson, tentent de sortir de la misère tout en étant complètement désabusées, et les seconds sont soit abandonnés, soit éclopés de la vie avant même d’entrer dans l’âge adulte. L’univers mis en scène par Whitmer, servi par une écriture alliant lyrisme et concision, est immoral et sans concession, et pourtant il s’en dégage une puissance d’évocation incroyable. Une fiction âpre, alternant introspection, dialogues et scènes d’action, qui compose un grand roman noir, d’un noir d’obsidienne.

Lionel Destremau

Cry Father
Benjamin Whimer
Traduit de l’anglais (États-Unis) par J. Mailhos
Gallmeister, « Néo Noir », 320 pages, 16,50

Père et manque
Le Matricule des Anges n°164 , juin 2015.
LMDA PDF n°164
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