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Quartier libre Littérature as usual

octobre 2015 | Le Matricule des Anges n°167 | par Xavier Person

L' Adieu à la littérature

On ne voyait pas un nuage le samedi 1er novembre 1755 à Lisbonne. Vers dix heures moins vingt le ciel était au beau fixe, une légère brise venait du nord-est, précise William Marx dans son Adieu à la littérature1. La matinée se présentait sous les meilleurs auspices, nous dit-il, chacun vaquait à ses occupations quand, tout à coup, un obscur grondement se fit sentir, première des trois secousses qui, en quelques instants, allaient provoquer la catastrophe que l’on sait : l’une des villes les plus riches de l’Europe rayée de la carte, 30 000 victimes. L’impensable advint soudain, les églises s’effondrèrent et avec elles tous les paradigmes religieux, philosophiques de l’époque. Un cadre de réflexion s’écroulait, le recours à Dieu était remis en question, tout autant que la raison et l’optimisme des Lumières. Mais ce qui alors ne pouvait plus être pensé, cette sidération, explique Marx, n’allaient pas condamner la littérature de l’époque au silence, au contraire : en une dizaine de jours, Voltaire écrivait une première version de son Poème sur le désastre de Lisbonne, qui dans ses vers donnait sens à ce qui n’en avait pas.
On ne voit pas un nuage ou à peine dans le ciel de notre littérature aujourd’hui. On n’a pas peut-être pas très bien regardé, mais on ne voit pas qu’un livre prête attention aux premières secousses de la catastrophe climatique. Chaque année est la plus chaude jamais enregistrée, le niveau des océans monte, leur acidité s’accroît, les populations les plus pauvres font face aux cataclysmes et à la disparition des nappes phréatiques, la désertification accrue est l’une des raisons de nombreux conflits en cours, les réfugiés qui se noient sous nos yeux sont déjà, plus ou moins, des réfugiés climatiques, ils sont bien moins nombreux que ceux qui se noieront demain, on le sait, on ne peut pas ne pas le savoir, on ne veut pas le savoir, on ne peut rien faire de ce savoir, on ne sait pas savoir ?
À la poésie du désastre, selon William Marx, aurait succédé le désastre de la poésie. Ce n’est sans doute pas un hasard si la phrase impossible du Coup de dés de Mallarmé évoque un naufrage. Le poème n’est plus que l’impossibilité de dire l’événement ? Ce dont la littérature réussirait le mieux à rendre compte, ce serait de son incapacité à témoigner de la catastrophe ? On connaît ça par cœur, on sait que c’est dans son autonomie que la modernité littéraire trouve grâce à ses propres yeux, même si ce n’est pas si simple, on le sait et bien des livres nous ont prouvé et nous prouvent le contraire : le réel est bien là, le plus souvent, mais la menace climatique, non, on ne voit pas, dans quel roman, dans quel poème ? Où sont les nuages ?
Entendons-nous. Qui sait ce qu’il faudrait écrire, qui ne serait pas un énième et inutile cri d’alarme ? Qui ne serait pas la répétition des mêmes stériles invocations. Entendons-nous bien, il y a peu de chance qu’un livre, même le plus génial, change quoi que ce soit. Il n’y a peut-être plus grand-chose à faire, mais tout de même, sait-on jamais, que la littérature vienne penser du côté de cet impensable-là, qu’elle s’affronte à cette indifférence, à ce déni généralisé, cet aveuglement… Qu’un livre vienne ouvrir une brèche dans la paresse des consciences et des représentations, qu’il nous aide à imaginer à partir de ce qu’il y a là d’inimaginable, cela ne serait peut-être pas rien. Le climat est en train de se dérégler d’une manière qui risque d’être irréversible si on ne change pas tout maintenant et nous on ne changerait rien ? La société civile commence à se mobiliser contre ce que d’aucuns nomment un « écocide »2. Un récit se construit, visant à déconstruire le projet d’une société industrielle qui nous lie aux énergies fossiles. Un changement de vision du monde et de paradigme se cherche ici ou là, auquel la littérature ne prendrait pas sa part ? Les leviers sont politiques, mais ils sont aussi surtout dans un bouleversement de nos manières de vivre et de penser, et la littérature ne se décentrerait pas un peu, un tout petit peu ?
L’effondrement est en cours, il est un peu trop tard pour l’enrayer, mais quand même, il y a peut-être encore un espoir, une « enclave d’inattendus et de métamorphose  », comme l’écrivait René Char dans ses Feuillets d’Hypnos, alors qu’il s’interrogeait sur la ligne de partage entre les lâches, prisonniers de leurs destins, et les hommes épris de liberté, qui à ses côtés s’engageaient dans la Résistance. De cette enclave, écrivait-il, il faut « défendre l’accès et assurer le maintien ». La littérature nous manque aujourd’hui, et sans doute se manque-t-elle à elle-même, si elle ne se confronte pas un tant soit peu à cet inattendu. « Je n’ai pas peur, écrivait aussi Char dans ses Feuillets. J’ai seulement le vertige.  »
Xavier Person

1 Éditions de Minuit, 2005
2 À lire notamment : Crime climatique stop ! L’Appel de la société civile, Seuil, 308 pages, 15

Littérature as usual Par Xavier Person
Le Matricule des Anges n°167 , octobre 2015.
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