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Domaine français La passion Duvert

octobre 2015 | Le Matricule des Anges n°167 | par Thierry Cecille

Gilles Sebhan poursuit son évocation subjective de Tony Duvert. Une enquête à la recherche d’un écrivain perdu.

En août 2008, le cadavre de Tony Duvert est retrouvé en état de décomposition avancée dans le capharnaüm de sa maison familiale, dans un minuscule village de la province profonde. Quelques semaines s’étaient passées avant que l’on ne s’avise de l’inquiétant tas de courrier qui s’accumulait : Duvert ne fréquentait personne, personne ne s’inquiétait de lui. Rares étaient ceux qui avaient le vague souvenir que ce solitaire avait été, jadis, un écrivain un peu célèbre à Paris, à la réputation ambiguë : s’il avait reçu le prix Médicis en 1973, il se disait que ses œuvres, comme sa vie, flirtaient dangereusement avec le vice le plus abhorré de notre temps : la pédophilie.
En 2010, Gilles Sebhan écrivit Tony Duvert, l’enfant silencieux (voir Lmda N°113). Il s’y essayait à une sorte d’enquête, de reconstruction biographique, s’adressait à des proches réticents, à de rares témoins, souvent sans succès. Il composait donc surtout une sorte de lettre d’hommage, tentait de rendre justice à l’entreprise singulière de Duvert, à cette voix inimitable – devenue inaudible. Il lui avait fallu un certain aplomb, il l’explique aujourd’hui : « Beaucoup disaient que j’avais été le seul à avoir eu le courage d’évoquer cet auteur. J’étais professeur et j’écrivais sur un pédophile ». Un article « assez immonde » du Nouvel Observateur (« Duvert avait bien raison de croire que le moralisme de gauche serait le pire ») s’indigna et alla jusqu’à demander à Sebhan ce qu’il aurait fait s’il avait dû, « garçonnet » dans les années 70, être la victime de ce « vieux fou miséreux du village ». Mais d’autres réactions récompensèrent davantage son entreprise : de nombreuses lettres lui racontèrent des destins assez semblables à celui de Duvert (l’écriture en moins), de semblables vies dissimulées et mutilées. Et des témoins décidèrent, sinon de parler, du moins de laisser Sebhan s’approcher du Duvert que chacun d’entre eux avait connu. Ce nouveau livre reprend donc derechef l’enquête naguère ébauchée, profitant de l’aide de ces nouveaux alliés. Une condisciple de lycée confie lettres et photographies, le frère de Duvert répond enfin aux questions de Sebhan et le laisse accéder (mais de manière bien trop mesurée) aux manuscrits qu’il conserve, le meilleur ami, l’ami le plus fidèle, laisse Sebhan retranscrire de nombreuses lettres.
L’entreprise biographique est donc désormais plus assurée et les lecteurs (anciens ou futurs, espérons-le) de Duvert peuvent un peu mieux imaginer ce que furent les années de création, de l’avant-gardiste et scandaleux Interdit de séjour (« interdit à la vente aux mineurs, à l’exposition, à la publicité ») de 1969 jusqu’à l’Abécédaire malveillant, recueil d’aphorismes, dernier texte publié en 1989 – mais aussi les années qui suivirent, de solitude, de repli, de tentatives avortées (le dernier projet, La Passion de Thomas, ne cessera d’être écrit et réécrit, mais demeurera inachevé), de misère, de déréliction. Comme l’affirmait Duvert en une formule paradoxale, « un homme sur cent est un homme, et il l’est seulement parce que les autres l’en empêchent » et si Duvert a tenté d’être un tel homme, ce fut pour lui, écrit Sebhan, « un destin suffisamment désastreux pour finir en pourriture ».
Nous suivons donc pas à pas ce destin, découvrant l’adolescent qui décide de se suicider pour échapper au psy qui veut le guérir de son orientation sexuelle, puis l’étudiant qui s’essaie à la philosophie (un premier accessit au concours général témoigne de ses capacités en ce domaine, que nous retrouverons, dans un registre plus ironique et polémique, dans ses essais, Le Bon Sexe illustré ou L’Enfant au masculin). Très vite l’écriture est au cœur de cette existence, Duvert y consacre son temps et son énergie, s’installant dans une solitude misanthrope, un retrait ou une retraite qui lui permet de produire en quelques années une œuvre en constante évolution (L’Ile atlantique, chef-d’œuvre classique et célinien à la fois, est assez éloigné des premiers récits, plus déstructurés et expérimentaux). Mais peu à peu la forteresse devient prison, et la pauvreté menace : le voilà forcé d’aller habiter chez sa mère, dans ce village du Loir-et-Cher où il mourra. Les lettres que nous découvrons ici, dans lesquelles il fait le portrait de celle qu’il voit comme une « momie », un fantôme abruti par les tranquillisants et la télévision, sont bouleversantes, écrites avec la rage qui caractérise nombre d’autres pages des œuvres de Duvert. Mais Sebhan y décèle également une forme de folie qui peu à peu s’empare d’un Duvert qui, dans ces mêmes lettres, dresse de lui-même un autoportrait plein d’atroce autodérision. Sebhan tente aussi bien sûr d’approcher ce que put être la sexualité de Duvert, cherchant quelques traces de ce que fut cette sorte de paradis marocain dont rend compte le Journal d’un innocent. Que fut pour lui l’amour des enfants ? Comment appréhender « l’extrême douceur au cœur du délit » ? « Ce qui était en jeu pour lui, c’était la redéfinition de l’enfance, sans quoi l’homme n’a pas de sens, c’était la seule chose qui lui importait, de connaître la vérité et le secret de cette chose-là. »
Thierry Cecille

Retour À Duvert
De Gilles Sebhan
Le Dilettante, 287 pages, 20

La passion Duvert Par Thierry Cecille
Le Matricule des Anges n°167 , octobre 2015.
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