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Théâtre Sur paroles

février 2016 | Le Matricule des Anges n°170 | par Sophie Deltin

Deux survivants du ghetto de Varsovie ont confié leurs souvenirs au metteur en scène David Lescot.

Nombreux furent les survivants de la Shoah qui des décennies durant, se contraignirent à réprimer leur mémoire dans un silence prolongé. Par sentiment de culpabilité, par incapacité de dire ce qui était inconcevable, par certitude de ne pas à être écoutés ni compris. Pour se jeter immédiatement dans la vie aussi. Le temps aidant, la mort approchant, certains réussirent à mettre fin à ce « refus de témoigner ».
Paul Felenbok, astrophysicien à la retraite, et sa cousine Wlodka Blit-Robertson, qui vit aujourd’hui à Londres, sont de ceux-là. Juifs polonais, lui n’avait que 7 ans lorsqu’il s’est échappé du ghetto de Varsovie, elle, en avait douze. Ils se sont décidés à rompre le silence, à déposer leurs souvenirs, parce que, disent-ils, s’approchait le soixante-dixième anniversaire de l’insurrection du ghetto de Varsovie. Après avoir écrit un texte de quelques pages sur son enfance dans le ghetto, Paul souhaite le confier au metteur en scène David Lescot. À un homme de théâtre donc, lequel s’en trouve immédiatement saisi. Viendra ensuite la lecture de celui de Wlodka. Nous sommes en 2011. David Lescot décide de les interviewer séparément pendant plusieurs heures. Mais une fois recueillie cette matière vive, vivante, encore fallait-il élaborer une forme qui en permette ensuite sa réception. Une forme qui assume la distance irréductible entre ces mémoires vibrantes d’être restées si longtemps enfouies et la conscience lointaine des plus jeunes générations. Nul doute que l’exigence de transmettre, du moins l’impératif moral de sauver l’expérience individuelle de ce que W.G. Sebald a nommé « la catastrophe du silence », soient au cœur de la démarche du metteur en scène, né en 1971, d’origine juive lui-même, qui a toujours fait montre d’un goût pour l’Histoire – dans La Commission centrale de l’enfance notamment. Scéniquement, cela donnera lieu à un dispositif minimaliste : « deux chaises (face au public, l’une légèrement en retrait), deux acteurs, (Marie Desgranges et Antoine Mathieu, la quarantaine), rien d’autre. » Rien d’autre, si ce n’est la circulation de la parole, dont c’est bien la possibilité même qu’il s’agit de porter sur scène – le droit et le pouvoir de dire et d’être entendu. L’un (« David ») qui pose les questions, l’autre (c’est-à-dire, de façon croisée, « Paul » et « Wlodka ») qui répond. Le plus souvent de façon précise. De façon plus évasive parfois, lorsqu’ils sont gagnés par l’hésitation ou par une émotion qui se tenait là, en embuscade, dans un détail, une phrase ou une sensation qui revient à l’improviste. Comme l’explique Lescot dans sa préface, l’enjeu tient dans la représentation d’« un dialogue maïeutique, qui fait accoucher celui qui témoigne de ce qu’il sait, de ce dont il se souvient, de ce qu’il veut dire, mais aussi de ce qu’il ignorait savoir ». C’est effectivement le mouvement de mobiliser la mémoire qu’il s’agit de retranscrire : ses « flashes », mais aussi ses défaillances, et surtout, cette somme de souffrance qu’elle ne dit pas.
Nous remontons ainsi en avril 1943, alors que les traques, les dénonciations et les déportations battent leur plein : quelques jours avant l’insurrection puis la destruction du ghetto par les Allemands, Paul, son frère et ses parents s’en échappent et traversent toute la ville par les égouts. Wlodka s’enfuit, elle aussi, avec sa sœur jumelle Nelly, en grimpant au-dessus d’un mur. Pour ces jeunes enfants, commence l’histoire de leur survie ; pour lui, de cache en cache dans des maisons à l’abandon, jusqu’à l’arrivée de l’Armée rouge. Pour elle, dans des familles polonaises souvent contre de l’argent. En filigrane, deux enfances coupées du monde – et de la nature –, vandalisées dans leur insouciance ; qui apprennent à vivre avec la peur, la séparation, la violence et la mort. Dans les maisons d’enfants où il se trouve placé, une fois la Pologne libérée, personne ne demande à Paul s’il a encore ses parents ; on n’en parle tout simplement pas. On apprendra que ses parents ont été arrêtés très tôt dans un des refuges, et déportés. Seul son grand-frère veillera sur lui, comme il le pourra. La mère de Wlodka elle, qui faisait partie de la Résistance, a été déportée et assassinée au camp de Majdanek. Quant à son père, qui occupait des fonctions dans le Bund – l’organisation socialiste juive – et était parvenu à rejoindre la Russie, Wlodka le retrouvera après-guerre, il est devenu journaliste à Londres. Sans jamais réussir à parler de ce qu’ils ont traversé.
À la croisée du documentaire, du théâtre et de l’Histoire, Ceux qui restent est un témoignage exceptionnel et essentiel à l’heure où la parole des témoins, affectée d’une précarité constitutive, est en voie d’extinction. En la « représentant » publiquement, en l’incarnant transitoirement sur scène, les acteurs de théâtre se font corps d’écho et deviennent, au sens fort, des « passeurs de témoins » dans notre siècle.
Sophie Deltin

Ceux qui restent Entretiens avec Wlodka Blit-Robertson et Paul Felenbok
de David Lescot
Gallimard, « Haute enfance », 130 pages, 16,40

Sur paroles Par Sophie Deltin
Le Matricule des Anges n°170 , février 2016.
LMDA PDF n°170
4.00 €