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Domaine français Écrire comme on peint

février 2016 | Le Matricule des Anges n°170 | par Richard Blin

De même que le bleu est rose avant d’être noir, l’écriture de Jacques Henric donne à voir la façon dont la langue peut s’incarner pour battre follement. Réédition de Carrousels.

Jacques Henric entre image et texte

Livre inclassable – paru en 1980 dans la collection « Tel Quel » après Archées (1960) et Chasses (1975) –, Carrousels est sans doute le chef-d’œuvre de Jacques Henric autant qu’un des sommets de l’écriture avant-gardiste telquelienne, un groupe dont il fut le compagnon de route avant de se lancer, au côté de Catherine Millet, dans l’aventure d’Art Press (1972). Écrit au sortir d’une dépression, il retrace les étapes d’une débâcle intime au fil d’une écriture faisant fi de tout genre ou plutôt les intégrant tous. À la fois fiction, essai, poème, autobiographie, journal intime, carnet de voyage, récit historique, le livre se développe autour de trois axes, de trois voyages – Grèce, Italie, Jérusalem – correspondant à trois expériences vécues d’effondrement et de résurrection. Un carrousel d’états-limites d’une conscience aux prises avec des ciels, des villes, des ventres, des images, des souffles, des tripes, la petite histoire et la grande.
Au départ, un bruit d’ailes, une suite d’impressions et de sensations, celles d’un homme qui s’éveille, ouvre ses volets sur le rose d’Assise : « des toits, des oiseaux, l’air, tantôt rose tantôt bleu. » Un éveil qui a des allures de combat, de lutte entre le perdu d’une vie d’avant et l’appel de ce qui vous dresse. Une sorte de venue au jour qui tient d’une impossible remontée des enfers se doublant d’un désir de tout dire, de rendre justice au visible à la façon des peintres. Formidable embrayeur que la peinture. À commencer par celle de Masaccio, de ses Adam et Ève, de son néophyte baptisé, de sa façon de juxtaposer, d’accoler, d’accoupler les tons, de faire de visages d’homme et de femme autant d’autoportraits. Masaccio, juché sur ses échafaudages et peignant à fresque comme Henric voudrait écrire : en allant vite, sans possibilité de retouches, en prévoyant les changements de ton au cours du séchage et en n’essayant surtout pas d’idéaliser « la bête bipède parlante ».
Masaccio, Carpaccio, Toulouse-Lautrec, Newman… tous témoignent de ce qu’« il faut continuer à se colleter avec l’impossible et dire l’inentendable vérité ». Peindre, écrire que le péché originel, l’envoûtement premier, a mis fin à la grande Harmonie universelle. Que l’homme est nu devant la souffrance, la mort. Que, sujet à des investissements pulsionnels primaires, il est traversé par le Bien le plus extrême comme par le Mal le plus extrême. Ce qu’illustrent les massacres – qui perdurent – de l’Histoire, toutes ces apocalypses rythmées que fait se télescoper Henric, des guillotinés de la Révolution à la boucherie de 14-18 et aux charniers de Katyn (« balle toujours entrée par la nuque, dans l’os occipital, en suivant une trajectoire ascendante ») en passant par les camps d’extermination, Elias, ce nain juif disséqué vivant, Marie-Antoinette accouchant en public, les égalitaristes de la fin du Moyen Âge…
Des naissances et des morts, de multiples changements de rythme, un hardi tricotage du temps, écrire c’est, pour Jacques Henric, désacraliser, déployer jusqu’à l’outrance l’horreur de la vie – toute la saloperie du monde – en même temps que l’extase de la vie, la chair qui dit « oui ». C’est mettre en images, ce que dit à sa façon la citation de De Quincey placée en exergue : « Sans une base de terrible, il n’est pas de ravissement parfait. » Larmes et nudités, il faut accepter de voir pour savoir. Qu’il y a, par exemple, autant de beauté ensevelie dans le dur des choses que dans les vertigineux carrousels du sexe suscités par une femme convoquant le monde autour de son corps, une femme « partagée comme on rompt le pain », et derrière laquelle se devine l’ombre de la vie sexuelle débridée de l’épouse de l’auteur à qui est dédié le livre.
Pour Henric, tout peut et doit être dit et montré du réel, aussi intolérable soit-il. Son credo : toujours garder les yeux ouverts, contempler le négatif bien en face – sans s’y fixer ni s’y complaire – donner corps, présence et vie au discordant comme à ces moments épiphaniques où le temps semble sortir de lui-même. Une façon de vivre le présent comme une succession d’instants s’engendrant l’un l’autre et dont les longues courses à moto seraient une parfaite métaphore. Mais s’il est ce motard peintre des instants qui fuient, Henric est d’abord celui qui cultive « les liaisons dangereuses entre le texte et l’image », celles qu’étudie Guillaume Basquin dans son essai. Il y retrace l’incessant combat d’Henric contre tous les iconoclasmes et montre combien sa conception de la peinture comme pensée et comme « écriture du Mal » est une arme dans sa lutte contre tout ce qui enrobe, englue, incorpore à une communauté, endort et quelquefois tue. Un convaincant plaidoyer pour toujours plus d’images incarnées et pour une écriture en proie au monde et à soi-même.
Richard Blin

CARROUSELS DE JACQUES HENRIC, Tinbad, 206 pages, 18,50 et JACQUES HENRIC ENTRE IMAGE ET TEXTE DE GUILLAUME BASQUIN, Tinbad, 192 pages, 18,50 e

Écrire comme on peint Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°170 , février 2016.
LMDA PDF n°170
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