Parmi les étrangetés publiées par Robert Morel au cours de ses grandes années, on dénombre Je ne suis pas mort (1964) d’André de Richaud, et cet O di Giotto qui pourrait sans fard s’intituler « Je ne le suis pas encore, mort… » Mais leurs registres sont bien différents. L’O di Giotto, de Primo Basso, ressemble beaucoup plus à ce que les critiques académiques se réjouissent de nommer le « courant de conscience », éminente succursale du monologue intérieur – et il faut dès lors citer ici William Faulkner et son Tandis que j’agonise, où le proto-macchabée néanmoins ne s’exprime pas tant… Chez Basso, il est là, bien là, et son discours, rien moins que funèbre, évoque sous les auspices du récit à la mode du Nouveau Roman, la fresque d’une vie. D’où ce titre, trouvé par un éditeur Robert Morel inspiré, en 1972, au moment de mettre sous presse l’édition originale du texte. Ce titre donc, qui évoque le cercle parfait qu’était capable de fournir le peintre Giotto à la main, sans compas, si l’on en croit Giorgio Vasari dans son portrait des Vies des meilleurs peintres (1550). Cercle parfait, existence bien bouclée, il y a dans le texte de Primo Basso un souci esthétique si prégnant que le geste intitulatif, si l’on ose dire, s’imposait.
Primo Basso (1926-2010), fils d’Italien natif de Pont-à-Mousson, naturalisé à 18 ans, aura donné avec ce premier texte un livre rare qu’il était sage de rééditer, avec la voix intérieure de Fausto l’agonisant, d’Alexandre, d’Isabelle, du chœur de la famille réunie autour du mourant. L’incipit qui dérouille les standards – « … pourquoi elle vient pas ? y a bien dix fois que je l’appelle » – et entame une première page qui prend son lecteur au piège d’un récit de vie hors des codes de la narrativité bien tempérée et cependant raconte, et raconte, qu’on ne s’en lasse plus, deux générations d’Italiens, dont celui qui raconte si bien les histoires des pas malins du Frioul… « Ses mains autour de la tasse, longues, un peu grasses, les articulations à demi-gommées, comme si elle portait des gants fins d’une matière très douce, des mains qui doivent ronronner quand on les accueille dans les siennes… Ici !… peut-être qu’elle se précipite, tente de m’imposer les dispositions pratiques simplement pour créer de l’irrévocable, pouvoir annoncer tranquillement à son père “je m’en vais” sans ni pourquoi ni où ni avance qui… et Serge, surtout ne pas parler de Serge, on me préfère pour l’instant (…) »
Le repas de funérailles, scène d’anthologie selon le préfacier lui-même, cloue le lecteur dans le drame familial : la blonde rentière est rejetée du clan, comme son Alessandro qui a trahi le clan. De là à rater un virage sur la route du retour…
Éric Dussert
L’O di Giotto, de Primo Basso
Préface de Gilles Losseroy, Sous le Sceau du Tabellion, 176 pages, 20 €
Domaine français Arrivederci Fausto
avril 2026 | Le Matricule des Anges n°272
| par
Éric Dussert
Réédition d’un rare panorama familial, de Primo Basso, qui tend à la sortie de route.
Un livre
Arrivederci Fausto
Par
Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°272
, avril 2026.
