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Quartier libre Souvenir d’une lumière éblouissante à venir

septembre 2016 | Le Matricule des Anges n°176

Le soir de juillet, le bus traversait la Seine en fin d’après-midi et j’ai ressenti une sensation étrange, une intuition m’étreignait : cette chaleur anormale qui alors était sur moi, ce rayon de soleil inattendu après cette journée pluvieuse et froide, cette brûlure pesante, intense, comme je ne me souvenais pas en avoir jamais connu sous cette latitude, ce soleil brutal qui diffusait sur le fleuve une lueur incandescente, cette lumière où nous nous avancions, je me disais qu’il me faudrait m’en souvenir comme d’une lumière à venir.
Cette accélération du changement climatique, dont nous commençons à ressentir clairement les effets, même si ce n’est qu’un début, je me disais alors qu’elle allait nous projeter, non plus dans le retour d’émotions venues du passé (le retour des saisons, le souvenir d’un soir de juin, etc.) mais dans des sensations du futur, dont il nous faudrait désormais guetter les prémices, dans le retour en somme d’un temps à venir, une explosion du futur dans le présent. Déjà le bus suivait la Seine et sur le quai des camions déversaient du sable pour Paris-plage (sable fourni par une entreprise dont on avait appris, d’une part qu’elle avait généré du profit en trichant sur la taxe carbone mise en place par l’Europe, d’autre part qu’elle avait négocié avec Daesh pour continuer ses affaires en Syrie comme si de rien n’était), déjà le bus roulait à pleine vitesse et je me disais que ce dont il nous faudrait nous souvenir désormais, c’étaient des lumières futures, de leur nouveauté inquiétante, désespérante mais inespérée.
Ce trébuchement de ma conscience, cette lumière au passage du pont certes l’avait provoquée, mais surtout 10 : 04, le roman de Ben Lerner dont je poursuivais ma lecture. Dans un New York qui se prépare à la tempête du siècle ou qui vient de survivre à cette tempête, le narrateur qui est aussi poète multiplie les expériences perceptives dans un monde au bord du chaos. À un moment, sous les effets de l’anesthésie qu’il vient de subir chez son dentiste, le franchissement du pont de Brooklyn en taxi lui est une révélation : « le fait qu’il ne garderait aucun souvenir de ce qu’il observait, qu’il ne pourrait jamais le transcrire en quelque langage que ce soit, conférait une plénitude à l’ensemble, le rendait brièvement conforme à son essence, et il fut profondément ému de penser que l’expérience de la présence dépendait de cette oblitération.  »
Le roman reproduit page 35 l’Angelus Novus, ce tableau de Klee que Benjamin, on le sait, décrocha du mur de sa chambre pour le glisser dans sa valise bourrée de manuscrits, qu’en toute hâte il remit à Georges Bataille, le 15 juin 1940, quelques heures après la prise de Paris par l’armée allemande, avant de fuir en emportant dans sa sacoche noire le manuscrit des Thèses sur le concept d’histoire (qu’il confiera à sa cousine Hanna Arendt à Marseille, avant de filer, désespéré, de l’opium plein les poches, pour tenter de passer clandestinement la frontière espagnole avec le succès que l’on sait). « La tempête, venait-il d’y écrire, pousse l’ange incessamment vers l’avenir auquel il tourne le dos.  » La catastrophe attendue dans le roman de Ben Lerner a lieu sans avoir lieu. La tempête du siècle s’abat bien sur New York et le temps est anormalement chaud pour la saison, mais la vie continue. La vie ressemblerait à ces œuvres que collectionne la petite amie du narrateur dans son « Institut de l’Art Saccagé ». Ayant récupéré des tableaux ou des sculptures abîmés par un incendie, une inondation ou quelque acte de vandalisme, dont les assurances auront remboursé le prix et qui de ce fait se trouvent retirées du marché de l’art, elle choisit d’exposer ces œuvres qui n’en sont plus. Qui en sont de n’en être plus. Qui dans un renversement deviennent le contraire d’un ready-made et peuvent être considérées comme des objets nouveaux, avec un regard renouvelé. Dont la valeur deviendrait utopique : « l’assurance avait payé –mais aussi au sens messianique du terme : ils avaient été sauvés de quelque chose, sauvés pour quelque chose.  » Libérées du fétichisme du marché, ces œuvres se découvrent un nouveau statut. Une des idées de ce roman foisonnant, peut-être, c’est que seule la catastrophe à venir (celle qui est déjà là aussi bien) saura donner à nos vies leur juste valeur, qui serait de n’en avoir plus au sens où nous l’entendions. Si notre présent est fécond d’avenirs multiples, c’est en tant que celui-ci n’a pas lieu. Ou plutôt : si un avenir est possible, c’est parce que s’y déploieront les possibilités inabouties de notre présent, y compris les instants qui n’auraient pas eu lieu au prétexte que nous les aurions oubliés. Bref, je continuais ma lecture quand le bus quittait la Seine rentrée depuis peu dans son lit et, une fois n’est pas coutume, je me prenais à penser que ce livre allait vous intéresser autant que les raz-de-marée.

10 : 04, de Ben Lerner
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Jakuta Alikavazovic,
Éditions de l’Olivier, 263 pages, 19, 50

Souvenir d’une lumière éblouissante à venir
Le Matricule des Anges n°176 , septembre 2016.
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