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En grande surface C’est le père qui prend l’homme

septembre 2016 | Le Matricule des Anges n°176 | par Pierre Mondot

Il en va aujourd’hui de nos célébrités comme du bœuf charolais : on réclame, avant de l’exposer sur les étals, des informations sur la traçabilité du produit. Difficile, pour celui qui ose déserter le champ médiatique, d’y revenir sans fournir d’alibi. Pour renaître de ses cendres, il paraît nécessaire de narrer son incinération. Ainsi, à l’heure où Renaud, chancelant et enchifrené, revenait sur les écrans pour vanter verticalité et tumescence retrouvées (« Toujours la banane / Toujours debout ») paraissait Comme un enfant perdu, autobiographie co-signée avec l’écrivain Lionel Duroy. Ce dernier, dont la bibliographie laisse deviner une œuvre d’une insoutenable légèreté (Le chagrin, Colères, Vertige), s’est spécialisé dans le règlement de comptes familial. Quand il a fini d’étendre son linge sale au fil de ses autofictions, l’auteur blanchit celui des vedettes (Vartan, Bigard, Depardieu, etc.) sous la cagoule du nègre.
On savait par les gazettes que l’interprète de Mistral gagnant, après avoir envisagé un exil maritime, avait finalement jeté l’ancre du côté de la Closerie des Lilas pour plonger dans l’anis, troquant le ciré pour la cirrhose. On pouvait s’en étonner (certaines chansons célébraient le bonheur familial et les plaisirs halieutiques) ou juger au contraire que biberonner une boisson de prolos dans une brasserie mondaine de Saint-Germain-des-Prés résumait assez bien l’homme et l’œuvre. Restait à expliquer les raisons du naufrage.
En fait, tout est de la faute de papa. Olivier Séchan est romancier, traducteur et professeur d’allemand. Parce qu’il rédige des récits d’aventure pour le compte de la Bibliothèque Rose et Verte, le fils lui voue une admiration aveugle. Cette considération se lézarde pourtant à la puberté lorsque le garçon apprend l’existence d’un premier mariage et d’un frère aîné disparu dans les bombardements alliés. Puis, quand il découvre qu’à la même période son père officia comme truchement au service de Radio-Paris, la faille s’élargit un peu plus. Le fils décillé, les relations s’enveniment. D’autant plus que Monsieur Séchan a des principes. Il interdit par exemple à ses enfants la consommation de bananes (on y revient), jugée obscène. Ou condamne l’adolescent à manger à la cuisine tant qu’il aura les cheveux longs. Plus tard, alors qu’il s’imagine leur rapport apaisé, le chanteur feuillette le journal intime paternel et tombe sur un aveu qui lui crève les yeux : « Je n’en peux plus, le succès de mon fils me tue. » On peut comprendre : des années que l’homme s’enferme dans son bureau pour écrire un chef-d’œuvre qui jamais ne verra le jour et voilà que son fils, « ce petit merdeux », connaît une gloire soudaine grâce à des chansonnettes « écrites d’un trait » au verso d’un paquet de Gitanes.
Peu après, Renaud bascule dans la paranoïa.
La première crise le saisit après une tournée en Union soviétique. L’artiste se persuade que le KGB est à ses trousses après qu’il a osé chanter face au public moscovite ces vers d’une audace inouïe : « Quand les Russes, les Ricains f’ront péter la planète / Moi j’aurai l’air d’un con avec ma bicyclette. » Après une période de rémission, une nouvelle bouffée l’emporte au retour d’un voyage à Cuba.
Les scénarios paranoïaques peuvent être plus ou moins complexes et raffinés selon les sujets. Ceux du chanteur semblent trouver leur inspiration dans les films de Gérard Oury : « je remarque derrière nous la présence d’une Renault 4 conduite par deux hommes barbus, avec deux échelles sur le toit… Les KGBistes cubains ont retrouvé ma trace et (…) j’en repère un faisant les cent pas sous nos fenêtres et l’autre en planque, (…) dans une voiture immatriculée dans l’Essonne ».
Bien. Allongez-vous, monsieur Séchan. Voyons voir. Quelle est la marque du véhicule dans lequel circulent vos persécuteurs barbus ? Hmmm. Immatriculé, dites-vous, dans l’Essonne ? Rappelez-moi. Comment traduit-on déjà le mot fils en allemand ? Sohn, oui, c’est bien cela. Et revenons sur ces agents cubains. Ne s’agirait-il pas plutôt de castristes ? Ou – parlons franchement – de castrateurs ? Allez. À la semaine prochaine. Laissez, laissez, la première consultation est gratuite.
Pendant longtemps, Renaud dut une grande part de son succès à ce qu’il sut, par un savant dosage de révolte et d’innocence, incarner la figure séraphique de Gavroche, personnage fétiche du folklore français. Mais qui veut faire l’ange fait la bête. En passant de la barricade à l’auberge, le gamin fée a mué. Sous les traits du poulbot affleurent désormais ceux du père, Thénardier.

C’est le père qui prend l’homme Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°176 , septembre 2016.
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