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Domaine français Décoiffant désordre

octobre 2016 | Le Matricule des Anges n°177 | par Christine Plantec

Premier roman étonnant de maîtrise, d’érudition et d’humour, Sauve qui peut (la révolution) de Thierry Froger nous emporte dans un dédale tout borgésien en s’appuyant sur deux figures historiques : Godard et Danton.

Sauve qui peut (la révolution)

Le mardi 21 juin 1988, Jean-Noël de Jeannerey, président de la Mission du Bicentenaire de la Révolution française, appela JLG qui n’était pas là  » pour lui proposer de réaliser un film sur la Révolution française. Tout commence par un ratage et par une contrevérité car si le 21 juin 1988 est bien un mardi, si le haut-fonctionnaire a bien été président de la Mission, la biographie de Godard nous apprend que c’est lui-même qui aurait, à l’époque, proposé ce projet à Jack Lang. Mais ce n’est qu’une première entorse à la vérité historique que Thierry Froger commet là. On peut même dire que ce sera le principe de ce long récit dont l’originalité consistera à inventer une autre histoire, celle du révolutionnaire Danton auquel l’auteur épargne la guillotine à 34 ans pour le laisser vieillir jusqu’à la Monarchie de Juillet de Louis-Philippe à l’âge de 76 ans… Un autre récit mettra en lien JLG avec un vieil ami historien et ancien maoïste, Jacques Pierre, vivant retiré sur une île de la Loire et lui-même en proie aux affres de la création avec un livre sur Danton qu’il peine à écrire, justement. Cet ami est également la caution scientifique au scénario de JLG et père de Rose, une jeune fille dont les charmes ne laissent pas le cinéaste insensible. JLG comme Danton ont toujours aimé les jeunes filles, c’est là un de leur point commun. Enfin, le lecteur savoure un dernier fil narratif : le scénario du film sur la Révolution française que JLG s’est engagé à écrire mais qui ne cesse d’être saboté par le cinéaste, qui redémarre, qui finalement et malgré la commande initiale s’intitulera Quatre-vingt-treize et demi  ; titre-valise qui est un clin d’œil au roman historique de Victor Hugo sur la Terreur et au film de 1963 de Fellini Huit et demi, mettant en scène Guido Anselmi, cinéaste dépressif qui ne parvient plus à créer.
Ce savant dispositif peut paraître complexe. Pourtant jamais le lecteur ne se perd car le montage est dynamique et il fait alterner avec une grande rigueur les différentes strates du récit. L’humour, omniprésent, donne également du souffle à cette histoire en train de s’écrire sous nos yeux, celle d’un scénario qui ne verra jamais le jour malgré les réécritures successives dont le lecteur est le témoin amusé. « Il avait cependant conscience qu’il devait bientôt se décider à privilégier l’une ou l’autre des pistes entrevues ; qu’il ne pourrait se laisser longtemps guider par la seule logique du hasard, des rencontres, et des essais griffonnés pour attraper cette anguille Révolution ». JLG, bien qu’agaçant, narcissique et peu amène y est présenté comme un être versatile dans la création, extrêmement influençable par les événements extérieurs, manipulateur et fou amoureux d’une fille de 17 ans. L’histoire de Danton, quant à elle, intitulée Le Bas-Tiers-D’en-Haut, campe un homme en quête d’idéal politique qui, pendant huit ans, tente d’établir sur une île de la Loire les fondements d’une utopie.
Mais la réussite de ce texte-ovni a peut-être aussi l’ambition d’approcher les arcanes de l’Histoire, de la fiction et de la création. Dans un entretien Thierry Froger déclare : « l’idée de mettre en relation ces deux figures dans une île de Loire (…) me permettrait de me confronter à la possibilité d’écrire ensemble l’Histoire et sa fiction (autant que la fiction et son histoire) en empruntant aux outils du cinéma, et à ceux de JLG en particulier, une pratique – exploratoire – du montage, une morale – tendrement blasphématoire – du collage et de la citation, une liberté – jubilatoire – d’inventer ce qui s’est passé ou non  ». Finalement, qu’est-ce qui différencie ces deux exofictions (fictions de JLG et de Danton créées à partir d’éléments réels) d’un texte de Michelet dont l’orientation morale des ouvrages peut aussi être considérée comme un écart par rapport à la vérité historique ? Ne sommes-nous pas condamnés à écrire l’Histoire en l’intégrant à une fiction qui la dépasse ?
Dans une dernière lettre, très belle, de JLG à Jacques, se concentre toute la mélancolie qui sous-tend l’ouvrage : celle d’un homme qui estime son art au crépuscule, celle des illusions perdues, de l’idéal révolutionnaire et de l’amour. Enfin dans un ultime mouvement, JLG achève son cigare et sa rêverie solitaire dans les pages d’un vieux dictionnaire Larousse et à la lettre R son doigt s’arrête sur la définition du mot Révolution. Magnifique !

Christine Plantec

Sauve qui peut (la révolution), de Thierry Froger
Actes Sud, 436 pages, 22

Décoiffant désordre Par Christine Plantec
Le Matricule des Anges n°177 , octobre 2016.
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