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Domaine étranger Nous autres

janvier 2017 | Le Matricule des Anges n°179 | par Camille Cloarec

Bahiyyih Nakhjavani dresse le portrait d’une communauté iranienne multiple, tiraillée entre nostalgie et amnésie.

Eux & Nous retrace le destin d’une « famille dysfonctionnelle » iranienne et hautement romanesque. Bibi, vieille femme esseulée à Téhéran, attend désespérément le retour de son fils Ali disparu il y a des décennies. Sa fille aînée, Goli, est devenue une blonde aux seins proéminents qui vit dans une immense maison californienne. Quant à sa cadette, Lili, elle habite un appartement étroit de Paris, distribue des tracts apocalyptiques et photographie des corps nus. Ce conte dramatique prend très vite une tonalité ironique. L’avant-propos nous avait d’ailleurs prévenus : « le lecteur est encouragé à en rire, sauf quand il se sent porté aux larmes, car nul effort n’a été négligé pour déformer, pervertir et exagérer la vérité évoquée dans ces pages ». Le trait volontairement forcé qui évoque les retrouvailles non moins forcées de la famille fait plus sourire que pleurer. Derrière Lili, qui « en dépit de ses tendances marxistes, adorait toutefois se donner des allures de princesse persane », et Goli, dans la vie de laquelle il restait « des zones intouchées par l’Amérique, préservées, intactes, avec les broderies dans l’antimite, les vases et plats d’argent terni reçus en cadeaux de mariage et enfermés dans sa cave », c’est le peuple iranien tout entier qui est pris pour cible.
Cette satire est d’une espèce particulière, âcre et tendre tout à la fois. Bahiyyih Nakhjavani (née en Iran et de nationalité britannique) s’amuse gentiment des erreurs de langage de ses concitoyens, qui voient en « Sciences Paw » une formidable école vétérinaire et qui prennent les ovations pour des ovulations. Chaque personnage, à sa manière, illustre une dérive comportementale de ce peuple pétri de contradictions. Ali le martyr était possédé par une folie « d’une propreté dangereuse, d’une pureté effrayante  », qui l’a conduit au sacrifice. L’application que Goli met à limer ses origines ne fait que la rendre plus étrangère à elle-même. Les engagements politiques multiples qui poussent Lili à raser son crâne ne font strictement rien avancer. En effet, ils cultivent tous les trois une forme d’oubli qui les mèneront tôt ou tard à leur perte. « Comme si nous pouvions être autre chose qu’iranien alors que nous sommes à ce point ballot, stupide, incapable de nous exprimer », rappelle l’auteure.
L’originalité du roman réside dans sa narration. Eux & Nous est un récit choral, qui inclut dans la saga familiale des voix égarées, inconnues et dispersées aux quatre coins du globe. Des petits chapitres, courts comme des nouvelles, viennent étayer l’intrigue principale. Il peut être question de service d’immigration, d’hospitalité étouffante ou encore d’exposition artistique fumeuse. Avec une volonté d’exhaustivité, Bahiyyih Nakhjavani suggère la similarité et la diversité d’une communauté. « Il nous fallait ré-assembler nos vies éparpillées, re-membrer nos membres et nos organes, ré-unir nos identités distinctes et donner vie à nos propres histoires », explique-t-elle.
Des thématiques reviennent, comme des troubles obsessionnels qui atteindraient tous les ressortissants iraniens. Le mensonge est par exemple omniprésent. Tous les personnages s’y confrontent, de quelque manière que ce soit (omission, tromperie, aveuglement). À l’image des « hypocrisies verbales de la langue persane », ils fuient la vérité pour se réfugier dans un monde parfait, gouverné par l’exagération et les effusions. L’amnésie va de pair avec cette dissimulation constante, et conditionne l’exil. « Il s’était passé en Iran des choses auxquelles il était insupportable de penser, pensait-elle, en y pensant » : cette phrase pleine d’humour rassemble à elle seule tous les traumatismes et les non-dits auxquels les protagonistes refusent de se confronter. À contre-courant de la raison, ils penchent pour la légèreté extravagante, les affabulations mythomanes, l’onirisme illusoire. Comme le roman. Car « ce que nous préférons c’est la logique métaphorique, pas l’intrigue. Nous aimons la façon déraisonnable qu’ont les métaphores de changer de direction. » Camille Cloarec

Eux & Nous, de Bahiyyih Nakhjavani
Traduit de l’anglais par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 352 pages, 22,80

Nous autres Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°179 , janvier 2017.
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