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Domaine étranger Le temps perdu

février 2017 | Le Matricule des Anges n°180 | par Camille Cloarec

Le lecteur français peut enfin découvrir Lucia Berlin, auteure injustement méconnue de son vivant, à la plume sémillante et indisciplinée.

Manuel à l’usage des femmes de ménage

Il faudra attendre 2015, avec la publication posthume aux États-Unis de son Manuel à l’usage des femmes de ménage, pour que Lucia Berlin (1936-2004) connaisse la notoriété qu’elle méritait. Les quarante-trois courts récits d’inspiration autobiographique qui composent cette compilation dessinent une vie multiple et passionnante, tout à fait hors du commun. Après une enfance solitaire dans les camps miniers d’Alaska et du Midwest, Lucia Berlin a suivi sa mère au Texas, dans l’arrière-boutique de son grand-père, dentiste réputé et fou. Scolarisée avec les bonnes sœurs de Santiago, au Chili, elle réalise l’étendue de son isolement : « ce jour-là, dans la cour de récréation, je compris que jamais dans ma vie je ne parviendrais à m’intégrer. Pas juste à m’adapter, m’intégrer.  » Suivent trois mariages, quatre garçons et une carrière surprenante (entre autres, de femme de ménage, d’infirmière urgentiste et d’enseignante alcoolique).
Les nouvelles de Lucia Berlin sont autant de fragments de vie, qui réfractent un destin exceptionnel. Les anecdotes glanées çà et là ne restent jamais à la surface des choses. Des élèves qui « attendaient, avec un haussement d’épaules, qu’on les épate » aux patients victimes de mots terribles (« peur, pauvreté, alcoolisme, solitude »), l’auteure semble avoir tout vu, tout pris, de l’existence. Le monde qu’elle dépeint, dans lequel elle a grandi et vieilli, n’est pas très beau. Un père absent, une mère suicidaire, un grand-père abusif : telle est sa famille, malade, alcoolique, ratée. Mais, heureusement, il y a les rencontres heureuses et les livres. « Sans cela, je crois qu’en plus de devenir une adulte névrosée, alcoolique et anxieuse, j’aurais été sérieusement perturbée. Cinglée  », confie-t-elle. L’alcool est en effet l’un des protagonistes du Manuel. Il fait trembler les doigts, vaciller le regard et éprouver une impuissance terrible. Et pourtant, rien ne semble pouvoir combler le vide qu’il étanche.
L’une des plus belles nouvelles est sans doute celle qui ouvre le recueil, « Lavomatic Angel’s ». Nous sommes à Albuquerque, au Nouveau-Mexique. La narratrice y lave son linge en compagnie d’un vieil Indien qui boit et ne cesse de fixer ses mains. « Toute votre existence a le temps de défiler devant vos yeux tandis que vous êtes là, à vous noyer », dans le silence et la solitude de la ville. Lucia Berlin nous parle d’une Amérique laissée à l’abandon, celle des laveries sordides et des transports publics moites. Les slogans des Alcooliques Anonymes se perdent, à demi effacés, sur ses murs. Les villes sont envahies par les non-dits, les retrouvailles immobiles et les sentiments muets. Ainsi en est-il de la nouvelle éponyme, interminable itinéraire d’une femme de ménage à travers Oakland pour encaisser son chèque, et qui finit sur ce simple constat : « Je pleure enfin ». La chute condense à elle seule toutes les émotions contenues auparavant. C’est une éclosion parfaitement maîtrisée, dans laquelle l’auteure excelle. Le format court, d’une brièveté intense, lui permet de suggérer une infinité de possibles, sans jamais trancher. La cousine Bella Lynn est simultanément une nymphomane et un ange gardien. L’amour va de pair avec une culpabilité tenace. La joie de vivre alterne avec des « visions démoniaques ». Les nouvelles de Lucia Berlin enserrent brillamment la complexité des sensations, les méandres labyrinthiques d’une journée, les petits et grands renoncements.
Leurs voix, à l’image des histoires, sont nombreuses. La première personne alterne avec des personnages féminins récurrents (Henrietta la secrétaire médicale amoureuse de son employeur, Carlotta l’alcoolique en cure de désintoxication, Sally la sœur mourante), qui vont et viennent à travers le Mexique, les États-Unis et le Chili. De cette mosaïque de protagonistes féminins émerge peu à peu une figure unique : celle d’une personnalité forte, drôle, attachante. Entre silence (« J’ai toujours su écouter. Ça, c’est ma qualité principale. ») et bavardage (« J’ignore pourquoi j’ai épousé ces types taciturnes, alors que mon plus grand plaisir dans la vie, c’est de parler. »), l’on devine une femme passionnée et isolée, en proie à une incurable angoisse. L’obsession du temps qui passe forme la boucle infernale de Manuel à l’usage des femmes de ménage. Lucia Berlin est hantée par la mort, qui sous-tend bon nombre de ses nouvelles. Les excès d’alcool, la fulgurance du delirium tremens, les désastres de l’héroïne sont autant de menaces qui planent sur les vies qui lui sont chères. « Quand quelqu’un meurt, le temps s’arrête. (…) La mort vient trop tôt. Elle oublie les marées, les jours qui rallongent ou raccourcissent, la lune. Elle déchire le calendrier. » Déchirure qui fonde l’écriture de Lucia Berlin, son inquiétude et sa jouissance. Camille Cloarec

Manuel à l’usage des femmes de ménage, de Lucia Berlin, traduit de l’américain par Valérie Malfoy, Grasset, 560 pages, 23

Le temps perdu Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°180 , février 2017.
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