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Domaine français « Les bêtes, les champs et les cuites »

avril 2017 | Le Matricule des Anges n°182 | par Camille Cloarec

Un premier roman âcre, sale, resserré, de Simon Johannin, autour d’une poignée de souvenirs qui dérangent et saisissent. Puissant.

L' Été des charognes

J’ai grandi à La Fourrière, c’est le nom du bout de goudron qui finit en patte d’oie pleine de boue dans la forêt et meurt un peu plus loin après les premiers arbres. » Telle est la présentation succincte du village dans lequel grandit le jeune narrateur de L’Été des charognes. Un lieu misérable, dans lequel la violence et la saleté empiètent largement sur l’enfance. Le roman s’ouvre sur la lapidation d’un chien par une tribu de gamins, et jette par la même occasion le lecteur dans un bourbier duquel il ne peut s’extirper. Un peu comme s’il était enlisé, lui aussi, dans cet « amas de pourriture grasse » que forment les cadavres de bêtes en voie de putréfaction, terrain de jeu favori des enfants. Car le monde décrit par Simon Johannin écorche et hypnotise tout à la fois. Son extrême pauvreté, intellectuelle (même pas de télévision) et matérielle (le barbecue dans une moitié de ballon d’eau chaude), frappe. Sa crasse, entre odeurs corporelles nauséabondes et vers grouillants dans le fromage, suscite des haut-le-cœur. Quant à sa fureur, entre coups parentaux et maltraitance animale, elle hurle, tout simplement.
Et pourtant, malgré sa fascination pour les os humains et ses blagues racistes, l’on ne peut manquer de s’attacher à cette horde de gosses abandonnée à elle-même. L’innocence, derrière les pères « cuits comme des oies », les fêtes estivales ou le « chouette moment » qu’est l’abattage du cochon, est encore là. Un éclat miraculeux sur le point de s’éteindre, si fragile qu’il vacille à chaque insulte, à chaque orgie. Le regard que ces enfants portent sur l’agonie de la vieille Didi (« je voulais pas faire entrer de sa mort à elle dans mon ventre à moi »), sur les tartes aux couilles de mouton ou sur leurs parents qui « dansent à s’épuiser et s’écrasent sur le sol de la nuit  » est pétri d’une naïveté dure, impitoyable. La syntaxe cabossée de Simon Johannin restitue à cette jeunesse malmenée une forme de normalité. Les phrases sont souvent incorrectes, simplifiées et instinctives. L’ardeur qui s’en dégage, qualifiant de « formidable » le plus insignifiant événement, se réjouissant du moindre détail trivial, est brûlante. Mais cette formidable énergie va de pair avec une lucidité cruelle, qui décortique la vie comme si elle était déjà vécue.
Les adultes ne sont pas vraiment des modèles. Ils déversent le sang des animaux, boivent et frappent. Il y a la mère du narrateur, partie puis revenue : « quand elle fatigue du bruit qu’on fait et de comment on secoue les jours et la vie dans la maison comme un prunier, elle va plus loin sur son bord et nous on la regarde qui s’éloigne comme des cons ». Il y a Marcel et ses blagues graveleuses, qui moisissent dans une caravane entourée de crucifix cassés. Il y a « les gueux  », ceux qui échouent par hasard dans le village, victimes de la « rabla » (héroïne). Autant d’êtres friables, trop perméables à l’alcool, trop enclins à la colère, qui semblent jouer avec le destin. Les tragédies les abattent d’ailleurs comme elles engluent les mouches envahissantes de La Fourrière : voitures plantées dans les arbres, visages défigurés, corps attaqués animent, au même titre que les réjouissances bien arrosées de l’été, le quotidien. Parfois ce sont de véritables histoires d’horreur, comme celle de cet adolescent qui poignarde son père en pleine célébration du 15 août. Mais, au fond, personne n’est surpris, puisque « la violence et les gestes, les mots qu’on maîtrise pas bien sur les muscles tordus aux odeurs fortes comme des bâtons de réglisse, à faire l’exubérance et parfois saigner la crevasse d’un autre, la baston  » constituent l’essence même de leurs existences.
La narration à la première personne tout autant que la biographie de Simon Johannin, né en 1993 et élevé dans une famille d’apiculteurs du Tarn, laissent à penser que le contenu de L’Été des charognes ne lui est pas étranger. C’est sans doute ce qui rend son propos si provocant. Car aucun message, aucune dénonciation ne jaillissent de cette succession de terribles anecdotes. Mais si l’auteur dépeint un milieu féroce et hostile, fortement susceptible de heurter certaines sensibilités, son roman n’en demeure pas moins une des plus belles découvertes littéraires de ces derniers mois. Condensé en une centaine de pages desquelles rien, absolument, n’est à retirer, le récit s’élève bien au-delà de la boue et de la crudité de son contenu factuel. Certains passages confinent même à la poésie : « C’était tout ce qu’on était, des brindilles. On brûlait si fort d’un feu qui ne réchauffait personne et qui se consumait dans l’air humide de cet endroit sans but. » Nerveuse, explosive, l’écriture de Simon Johannin nous transporte aux confins d’une France abandonnée, sans voyeurisme ni pudeur – mais avec talent.
Camille Cloarec

L’Été des charognes, de Simon Johannin
Allia, 144 pages, 10

« Les bêtes, les champs et les cuites » Par Camille Cloarec
Le Matricule des Anges n°182 , avril 2017.
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