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Domaine français Pour elle, par elle et en souvenir d’elle

octobre 2017 | Le Matricule des Anges n°187 | par Richard Blin

Avec Les Corps vulnérables, Jean-Louis Baudry fait exister, par l’artifice des signes, le double tombal de l’aimée. Un livre qui explore la mémoire pour muer l’Absence en Présence.

Quand le jour même de la mort brutale de la femme qu’il aimait, en avril 1997, Jean-Louis Baudry (1930-2015) a la révélation que son besoin d’écrire – « un contrat de vie » qui date de ses 17 ans et qu’il a toujours plus ou moins bien respecté – vient de trouver dans cette mort sa raison d’être, il décide de construire, avec des mots, un monument à la mesure de Marie, la tant aimée. Il écrira tout ce que sa mémoire voudra bien laisser réapparaître de leur vie. Une entreprise dont on pourrait dire, en reprenant les mots de Jean-Jacques Rousseau au début des Confessions, qu’« elle n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura jamais d’imitateur ».
Composée entre 1997 et 2010, Les Corps vulnérables, une somme de 1250 pages publiée à titre posthume, est en effet portée par une passion du concret, une célébration de l’unique et une forme d’exaltation du particulier qui tient quasiment de la dévotion. Elle se présente sous l’aspect d’un journal sur lequel l’auteur inscrit non les événements du jour mais ceux du passé, « les souvenirs des pensées et les pensées du jour » que les uns et les autres lui inspirent. Chronique d’un amour excessif et douloureux, l’ensemble s’articule en trois parties correspondant à trois périodes : la rencontre, le récit de ce que fut leur vie durant l’année qui suivit, c’est-à-dire jusqu’à une séparation qui dura quatre ans, et pour terminer les cinq années qu’ils vécurent ensemble.
Si raconter une histoire d’amour n’a rien d’original en ce sens qu’elle vient s’ajouter à une infinité d’autres, ce qui touche et bouleverse ici tient à la façon dont ces Mémoires relèvent d’une véritable gageure, celle de la continuation de l’amour sous une autre forme. Ce que Jean-Louis Baudry demande aux mots, la mission qu’il leur confie, c’est de « convoquer la présence réelle de Marie », de la lui rendre présente. De l’écriture, il veut faire l’instrument d’une remémoration dont il espère l’effet que l’on attend de la prière : une mise en présence. En se faisant le fidèle secrétaire des événements de leur vie, de la matière de leurs jours, il est persuadé qu’il accorde une survie à Celle qu’il lui est impossible de quitter.
Alors, chaque jour, pendant des heures, elle est Celle qui fixe sa pensée et qui revit par les mots qu’il écrit. Sa vie est désormais subordonnée à ces heures d’écriture consacrées à ressaisir et à fixer les événements, les actes et les pensées dont l’ensemble constitue leur histoire. En s’aidant de ses agendas – même s’ils ne disent rien « du jour-le-jour, des intermittences du cœur, des pensées inabouties, des oscillations de l’âme » – et en cherchant à faire parler, dans les photographies qu’il a d’elle, « ce tremblement d’ondes, ce scintillement des reflets mnésiques dont s’entoure chaque photo », il recompose les moments de leur passé, s’arrête sur le moindre incident, le moindre fragment de vie, tâchant d’en reproduire la succession, de recréer ce sentiment de continuité indispensable à l’expression de la vie. Et ce, tout en essayant de suggérer les sentiments, les émotions, les phénomènes subjectifs qui les accompagnaient. Une entreprise totalement proustienne qui en fait le mémorialiste de sa propre vie, une sorte de fanatique du souvenir condamné à guetter la réincarnation de l’événement dans le corps du temps.
On découvre ainsi au fil de ces pages retraversant le continent de l’amour, une relation sans merci, un amour sans demande – « Je vous aime sans rien exiger. » – un amour « de profondeur, c’est-à-dire tout simplement un amour faisant de (lui) un être disposé à souffrir ». Grande, blonde, semblable aux Vénus du Titien ou de Vélasquez, Marie représente tout ce qu’il avait mis, dès l’adolescence, dans l’idée de femme. Près d’elle, il se sent à la fois amant éperdu et enfant impressionné. « Par sa présence elle me donnait une idée du bonheur que par son individualité elle me retirait. » Son goût du secret, les ambiguïtés de son comportement, son incapacité à parler de son passé et de ses sentiments, comme sa manière de donner et de retenir, de s’abandonner et de disparaître vont déboucher sur une première rupture.

« Par sa présence elle me donnait une idée du bonheur que par son individualité elle me retirait. »

Ils se retrouveront quatre ans plus tard et vivront intensément le renouveau de leur amour au fil de leurs voyages, de leurs marches à la campagne, de leur passion pour la peinture, le théâtre et les courses de taureaux. Des activités capables de combler leur besoin d’être ensemble, de partager les mêmes goûts, de ressentir les mêmes émotions et de donner un cadre à un avenir indéfini. Car leur amour n’est pas de ceux qui vous happent brutalement, emmènent à l’écart, défient la société. Il n’est pas non plus celui du couple. Chacun a son domicile, on se vouvoie, on se rencontre de manière quasi rituelle, on sort et on fait du lit « une patrie ». Un amour marqué par l’exaltation du corps singulier, du corps vulnérable, du corps mortel. Lui ne se lasse pas de la regarder – « Je la regarde et je l’aime ; je la regarde et je la désire ; je la regarde et je me réjouis ; je la regarde et je m’étonne ; je la regarde et je m’inquiète. » – de la photographier sous tous les angles, de la voir vivre, bouger, jouir. Et puis il aime « respirer l’anatomie de (son) bonheur », élever les gestes de l’amour à la hauteur d’un culte ou d’un cérémonial.
Mais la part d’inconnu qu’elle n’aura cessé de vouloir préserver – « gardienne vigilante d’on ne sait quels secrets » – le mutisme qu’elle n’aura cessé d’opposer à ses questions ou à ses reproches, un peu comme si elle lui proposait de partager des sensations et non des paroles, la façon enfin dont elle décidait et organisait des projets de vacances ou de week-end avec une amie sans tenir compte de lui, ne pouvaient être vécus que comme une source d’incertitudes, des germes de dissociation et la manifestation d’une dissymétrie fatale. Ces manœuvres dont il ne parvenait pas à percevoir les intentions ou les objectifs, et qui le privaient du tête-à-tête amoureux tout en lui montrant que l’amour n’occupait pas pour elle la place qu’il occupait pour lui, ne pouvaient que susciter une souffrance, mais une souffrance quasi voluptueuse car elle l’assurait qu’il aimait. « Aimer, ne serait-ce pas être, sauf à de rares moments d’oubli, dans l’appréhension et le tremblement de tout ce qui pourrait causer la fin de l’amour ? »
Le sadomasochisme sous-jacent à cette souffrance, l’effroi d’avoir à reconnaître l’emprise ou l’empire de Marie, et tous les phénomènes d’abattement et d’excitation qui vont avec, sont au cœur des Corps vulnérables, un livre qui déploie toutes les figures de l’amour sur fond de néant, et se noue autour d’une insoluble contradiction : « Cette femme m’était bien destinée et elle n’était pas pour moi. » D’où des élans d’enthousiasme et des interrogations sans fin : cet amour n’aurait-il brillé que « des éclats fantasmagoriques de l’illusion » ? N’a-t-il chéri Marie que parce qu’elle lui demeurait inconnue ? Et si c’était son comportement imprévisible et contradictoire qui avait été la condition de son attirance et de son attachement ? Et puis cette entreprise consistant à écrire les mémoires d’un amour n’est-elle pas complètement folle, sachant qu’elle consiste à demander à la littérature ce qu’elle était incapable de lui donner, à savoir la résurrection et la perpétuation de son amour pour Marie. « Dès que nous écrivons, nous savons que nous avons perdu l’essentiel qui tenait aussi à l’immédiateté de nos sens et donc à la chair du sensible à laquelle nous devons le sentiment de vivre, mais qui, elle, est muette. » C’est ainsi qu’au bout de huit ans d’écriture, Jean-Louis Baudry admettra que ce qu’il écrit est finalement un roman, « bien qu’il n’y eût pas un seul des faits, des événements qui y figurent, qui n’ait été tiré de notre vie ». Richard Blin

Les Corps vulnérables, de Jean-Louis Baudry
L’Atelier contemporain, 1256 pages, 30

Pour elle, par elle et en souvenir d’elle Par Richard Blin
Le Matricule des Anges n°187 , octobre 2017.
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