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Domaine étranger Borges et Bouddha

octobre 2017 | Le Matricule des Anges n°187 | par Dominique Aussenac

Quand une femme aphasique rencontre un homme presque aveugle : Leçons de grec, un roman lumineux de la Coréenne Han Kang.

À 87 ans, Jorge Luis Borges demanda sa compagne en mariage, trois mois avant sa mort. María Kodama, de plus de trente ans sa cadette, était d’origine japonaise par son père. Borges la pria de graver sur sa tombe cette phrase énigmatique « Il saisit l’épée et il la pose nue entre eux  ». Si elle fait référence à un poème épique scandinave, que signifie-t-elle ? A-t-elle un rapport à la cécité du célèbre Argentin à l’imagination labyrinthique ? Évoque-t-elle la première et dernière nuit du couple du poème ou celle de l’écrivain et de sa femme, une épée posée en travers de leur couche ? S’agit-il du rapport subtil et ambigu que celui-ci entretint avec le réel ?
Han Kang se saisit de la formule et en fait son moteur d’écriture. Une femme brillante, poétesse, professeur de littérature dans deux universités perd pour la seconde fois de sa vie le pouvoir de parler. Elle dégringole l’échelle sociale. La garde de son jeune fils lui est ôtée, végète dans un minuscule appartement. « Ses épaules et son dos sont affaissés, comme si elle voulait se réfugier dans son habit noir pour fuir le monde. » Elle s’inscrit à des cours de grec ancien qu’elle partage avec trois autres étudiants. Elle ne dit rien de son handicap, mais reste toutefois muette à chaque interrogation. Elle se remémore son passé, la façon dont elle a accédé à la lecture du coréen, sa fascination pour les mots, l’apprentissage de langues étrangères, comment la découverte du terme bibliothèque en français lui a permis de guérir une première fois. Le professeur de grec donne lui aussi le change, obligé d’écrire à dix centimètres du tableau, il perd peu à peu la vue. Il a passé son enfance en Allemagne, s’est intéressé au bouddhisme. Borges et son petit ouvrage introductif l’ont guidé. Il avait aimé cette phrase « L’univers est une illusion : vivre, c’est rêver. » Lui aussi entretient un rapport étroit au passé et se souvient d’un amour de jeunesse, une jeune femme sourde, à qui il écrit toujours des lettres sans retour. « M’autorisez-vous à vous garder en mémoire sans cette douleur tenace lorsque j’entrerai dans une obscurité totale ? » Le professeur chutera et sera recueilli par son élève. Leurs peaux se toucheront. « J’avais l’impression que c’était le temps qui m’embrassait. Chaque fois que les lèvres rencontraient les lèvres se créait une obscurité sans issue.  »
Ce roman sur le dépouillement intrigue tout autant qu’il émeut. Comme si quelque chose échappait ici toujours à l’entendement : le manque, le vide, l’absence. Comme si au lieu de provoquer du désir, ils distillaient un sentiment mortifère, une petite mort. Ce qui fait que ce rapport au passé, à la mémoire, à la perte des sens, aux amours enfuies génère aussi bien de la beauté que de la douleur. Il s’agit en fait plus de la perte de la faculté d’aimer ou d’être aimé que celle des autres sens. L’écriture à la fois descriptive et elliptique, dense presque drue et éthérée, convoque la philosophie, les textes anciens et surtout la poésie. Des flocons de neige volettent souvent au-dessus des mots. « Si la neige est un silence qui descend du ciel, la pluie est peut-être faite de phrases interminables qui en tombent. » Les caractères de l’alphabet coréen, les formules de grec ancien se mêlent, fourmillant comme des insectes. Une espèce de shintoïsme entre pensée bouddhique et philosophie grec-que, platonicienne, opère. Un magnifique hommage de la rencontre de Jorge Luis Borges et de María Kodama. Han Kang, née en 1970 à Gwangju, en Corée du Sud, est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages dont cinq traduits en français. Elle écrit aussi des nouvelles et de la poésie.

Dominique Aussenac

Leçons de grec, de Han Kang,
Traduit du coréen par Jerong Eun-Jin et Jacques Batillot,
Le Serpent à plumes, 194 p., 18

Borges et Bouddha Par Dominique Aussenac
Le Matricule des Anges n°187 , octobre 2017.
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