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Égarés, oubliés Margot la folle

janvier 2018 | Le Matricule des Anges n°189 | par Éric Dussert

Originale plus que frappée, Margaret Cavendish s’autopublia souvent et inventa peu. Elle est tombée d’accord avec Hobbes sur le siège de la pensée.

En 1666, date à peu près mémorisable par tous les esprits, paraissait un curieux livre qu’on dirait presque de science-fiction : Le Monde glorieux. Son auteur : Margaret Cavendish, qui signait Margaret 1re en digne reine de royaume imaginaire, une excentrique volontaire, et, à tout prendre, une Britannique comme parfois on les caricature. Elle entendait toutefois assumer et assurer son droit d’écrire et de publier en tant que femme et en tant qu’écrivain. Si le seul amour de la gloire la menait, c’était première revendication de cet ordre chez nos amis d’outre-Manche.
Duchesse de Newcastle, née Margaret Lucas en 1623, issue d’une famille royaliste, elle avait épousé le marquis William Cavendish et tenu salon dès 1648 à Paris, durant leur exil. Elle accueillait Thomas Hobbes, Pierre Gassendi, René Descartes, le gratin de la pensée de son temps. Elle en conçut non seulement des idées mais également le souci de les rendre publiques. Pour cela, elle paya de sa poche dès 1653 ses éditions de Poems and Fancies, Philosophical and Physical Opinions (1655), The World’s Olio (1655) ou The Rue Relation of my Birth, Breeding, and life (1656 ; Relation véridique de ma naissance, de mon éducation et de ma vie (Éditions rue d’Ulm, 2014), ce dernier titre évoquant à s’y méprendre certain opus d’un certain abbé Sterne, bref, une curieuse « introspection séculière » (comme disent les universitaires) pour cette époque. Cette nouveauté était déjà annoncée avec Natures Pictures (1656). Margaret Cavendish concluait cet opus par un aperçu de sa vie et de son tempérament à l’usage des générations futures : elle s’y montrait très fière de son savoir acquis seule et prenait à l’occasion des positions novatrices. Elle fut, par exemple, une défenseuse du « closet drama », ces pièces destinées à être lues en solitaire plutôt que jouées sur scènes.
Dix ans et de longues réflexions sur la nature de la matière plus tard, elle publie son The Description of a New World, Called the Blazing World (Le Monde glorieux, Corti, 1999) Soit le monde brûlant, éclatant, ou glorieux. La trame du récit est assez banale dans le cadre du discours utopique : une femme est enlevée par un marchand amoureux mais « indigne de la jeune personne », et elle croise au cours de son voyage involontaire un monde parallèle au nôtre, peuplé de créatures monstrueuses et dirigée par un Empereur. Accueillie par ce dernier, elle devient comme de juste l’impératrice et met son petit monde au pas de sa modernité organisatrice, selon des principes propres à la philosophie plutôt expérimentale des rêveurs que furent Lucien de Samosate, Cyrano de Bergerac, saint Augustin ou Jonathan Swift. Contre le « Monde de l’Esprit vacillant », ainsi qu’elle nomme nos sociétés rationalistes, elle va trouver le moyen de nous surprendre en « invitant » dans son monde (et dans le roman), l’esprit, ou l’âme, de Margaret Cavendish herself ! Les deux « amies » promènent leurs pensées baroques dans un monde qui ne l’est pas moins, renouvelant ainsi l’utopie jusqu’ici par trop masculine. Si nous n’entrons pas dans le détail de la pensée scientifique de Margaret Cavendish – les dieux nous en gardent – signalons que ne s’y trouvent pas des monades mais de la matière « rationnelle » (noble) à l’origine de la pensée, et de la matière « sensitive » et « inerte ». Et tout cela, c’est parfait, confirme ce que disait Hobbes : la pensée est dans le cerveau.
Il y a tout lieu de croire que Margaret Cavendish était un drôle de numéro. Entre 1653 et 1669, elle multiplie les traités de philosophie naturelle, au risque de passer pour une « femme savante », type ridiculisé par le théâtre du temps. Le paradoxe de cette écrivain de conviction conservatrice réside dans le fait qu’elle prétend moquer le monde ancien, tout en pratiquant sur le mode « nouveau » un monde basé sur des vérités probables, ou éventuelles, et le tout, en usant de la satire par saturation, effets baroques, mélange des genres et désordre…
Reste que l’histoire a surtout retenu de Margaret Cavendish le surnom de « Margot la folle »… Une récente publication universitaire s’interrogeait sur son cas : « Quel crédit accorder à ce discours heurté et hâtif, et pourtant fondé sur la mise en scène du moi ? (…) Que recouvre le désir de “gloire” et de renommée, si inusité chez les femmes de son temps, qu’avoue, avec une franchise iconoclaste, cette grande dame quelque peu hétérodoxe, et qui semble à la racine de son écriture ? »
Au-delà de la singularité déroutante de la Britannique et de l’excentricité de ses tenues, ce dernier portrait n’évoque-t-il pas une Christine Angot ? Leurs inextinguibles soifs de gloire et cette manière absolument frénétique d’occuper l’espace public sont des points communs qu’il s’agirait d’étudier. D’autres cas d’ailleurs pourraient être liés, masculins pour beaucoup, on y apprendrait sans doute pourquoi certains sont capables d’écrire des billevesées qui les ridiculisent sans en souffrir profondément. Un manque de sensibilité probablement, ou bien, si l’on en croit la propre thèse de Margaret Cavendish, un défaut de la matière rationnelle…

Éric Dussert

Margot la folle Par Éric Dussert
Le Matricule des Anges n°189 , janvier 2018.
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