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Domaine français Saut à l’allah-stique

avril 2018 | Le Matricule des Anges n°192 | par Camille Decisier

Avec Patrick Declerck, prenons un peu de hauteur et penchons-nous sur ce qu’il reste du World Trade Center, de Dylan et de notre rapport à la haine.

Puritains, prudes, pudibonds, bégueules et collets montés s’abstenir : il va beaucoup être question, ici, de fellations dans des cinémas X, d’avions qui tombent, de la vie sexuelle des terroristes, de Donald Trump déguisé en hamster et de mécanique newtonienne, mais pas que. Le Prophète y est surnommé « Momo », la Torah « Toto », et les terroristes, tout simplement, « les enculés ». Shocking ? « Oui, mais ici vois-tu, dans ces pages, tu es chez moi. Et il se fait que moi, chez moi et pour moi, à ‘terroristes’, d’instinct, je préfère toujours “enculés”. » Vous voilà prévenus. Vous êtes chez Patrick Declerck, anthropo-philosophe, membre de la très respectable Société psychanalytique de Paris, auteur de plusieurs romans et documents parmi lesquels le remarquable Les Naufragés. Avec les clochards de Paris, en 2001. Il s’apprête, dans New York Vertigo, à embarquer pour les États-Unis onze ans tout pile après les événements du 11-Septembre. Le « tout pile » est honorable, mais pourquoi avoir attendu onze ans ? « Pour nulle autre raison que je suis désorganisé. » Mais aussi parce qu’il déteste les avions au moins autant qu’il hait les religions. Double détresse : son voisin de siège est un juif orthodoxe à papillotes. Après un long vol mouvementé, où le comique de situation vient au secours des angoisses (méta)physiques du narrateur – un des ressorts, et non le moindre, de l’écriture de Declerck – de sa vie ? –, c’est l’atterrissage à New York, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre que celle dans laquelle il a vécu enfant.
Et pas seulement à cause des attentats : le 11-Septembre est une sorte de métonymie rassemblant d’autres traumatismes et toutes les nostalgies de la fin de l’enfance. Bob Dylan, dont il avait passé des jours entiers à disséquer, béat, la silhouette fascinante sur la pochette de The Freewheelin’, s’est laissé pousser la moustache et chante aujourd’hui pour le pape, « Bob, le chrétien ! Traître ! Voleur de jeunesse ! Voyou ! ». Les dealers et les cinémas porno ont cédé la place à des magasins de vêtements (« Exit du refoulé ! Come-back de l’emmerdante normalité ! »). Obama va bientôt s’effacer devant Trump qui, preuves à l’appui, n’est qu’un hamster courant sans fin dans sa roue, à la pitoyable et impossible poursuite de lui-même. Et autres pertes sèches à l’avenant. Et puis, bien sûr, il y a le vide que l’on approche du bout des orteils, le fameux Ground Zero sur lequel Declerck espère frôler « un peu de poussière résiduelle des dix Allah-est-grand-et-Momo-est-son-prophète, hallucinées crapules ayant pris le contrôle des deux Boeing utilisés aux fins que l’on sait ». Et là, soudain, irruption du « vertigo » : l’émotion est si forte, si tangible qu’elle donne le tournis, contre elle le cynisme et la provocation ne peuvent plus rien. Ne reste qu’à calculer froidement combien de temps il a fallu à ceux qui ont sauté pour s’écraser au pied des tours. L’arithmétique, dans sa rigueur la plus obscène, est le seul antidote valable à la stupeur, comme si le calcul mental (équation v2 = 2gh conjuguée aux effets des perturbations atmosphériques) était l’unique moyen de mettre à distance l’horreur. Considérer les faits à l’aune implacable de la loi de la gravité revient à leur prêter un minimum de rationalité, même provisoire : « L’objective, ultime, universelle froideur de la pure physique – à nous autres qui, jour après jour, heure après heure, nous obstinons à vivre sans dieux ni espoirs aucuns – est la seule incontestable réalité qui nous reste ».
Dans cette diatribe amoureuse pour et contre les États-Unis, à la fois carnet de voyage et pamphlet hérétique, Patrick Declerck s’en prend au fanatisme autant qu’à la bien-pensance paradoxale qui rend obscène l’expression de nos répulsions. Avec ce détachement feint qui lui avait déjà permis de faire l’état des lieux de la misère parisienne, combiné à cette idée que reprenait aussi l’introduction (bouleversante) des Naufragés : « Nos haines, autant que nos amours, sont ce que nous sommes. »

Camille Decisier


New York Vertigo, de Patrick Declerck
Phébus, 124 pages, 13

Saut à l’allah-stique Par Camille Decisier
Le Matricule des Anges n°192 , avril 2018.
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