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Traduction Maxime Berrée

septembre 2018 | Le Matricule des Anges n°196

Quitter Londres, d’Iain Sinclair

Quitter Londres

Iain Sinclair écrit depuis trente ans sur la capitale anglaise des livres qui sont comme des grimoires. On le lit pour déchiffrer notre modernité. Londres en est le sujet, mais ce sont les villes, leurs habitants et leurs métamorphoses qu’il dissèque à longueur de paragraphes. Et le traduire est l’honneur le plus redoutable qu’on m’ait fait.
Sinclair est sans doute le plus grand styliste anglais de sa génération. En Angleterre, il est considéré par ses pairs – de Will Self à Alan Moore – comme une sorte de phare intellectuel, un horizon littéraire vers lequel se tournent les jeunes générations. On lui reproche parfois d’être hermétique : un écrivain pour écrivains. Il ne s’en défend pas. Le lit qui veut, qui peut ; le lire peut être ardu, mais des épiphanies récompensent la concentration et la patience du lecteur. Il déserte les lieux communs, seule une langue ramassée, tendue comme un tir d’arbalète, peut restituer la richesse de détails qu’offre sa vision unique du monde. Rien n’est trop trivial pour lui. Un sans-abri, un ferry, une piscine à débordement au 53e étage d’un immeuble de luxe, les chewing-gums sur les trottoirs, les funérailles nationales de Margaret Thatcher, le vélo comme fétiche, son cher quartier de Hackney bien sûr, tout alimente la machine à prose et à images. Il marche et écrit dans un même mouvement. La marche fournit la matière de l’écriture. Il décrit ce qu’il arpente. Londres est un récit fait de récits multiples et contradictoires qui n’attendent que le récitant. Iain Sinclair est ce récitant. Et ce qu’il dit à propos de Londres, on pourrait le dire de Paris, New York, Barcelone, ou n’importe quelle métropole moderne.
Il s’inscrit dans une tradition qu’il n’évoque presque jamais dans ses livres, mais dont il discute volontiers lors des lectures publiques auxquelles il est convié. La psychogéographie est inventée par les situationnistes, et le terme forgé par Guy Debord en 55. Il s’agit d’explorer l’espace urbain, jugé fonctionnel et ennuyeux, afin d’étudier ses lois et leurs effets conscients ou non « sur les émotions et le comportement des individus ». La dérive est l’outil du psychogéographe, qui traverse la ville à pied pour enregistrer les changements d’ambiance et saisir l’envers du monde citadin, détaché de l’ordinaire « des fins de travail ou de distraction ». Tombée peu ou prou en désuétude en France, l’idée est reprise en Angleterre par la suite, où elle perd une partie de son autorité théorique pour devenir un genre littéraire en soi : la ville productrice de perceptions, de sensations. Sinclair poursuit l’exploitation de cette veine avec d’autres, bien qu’il déborde largement du cadre par son approche plus ludique et une ambition que je qualifierais de politique.
Dans London Orbital, il fait à pied le tour de la M25, l’autoroute périphérique inaugurée par Thatcher. Dans London Overground, il suit le parcours du nouveau métro aérien qui dessert la banlieue du Grand Londres. Et avec Quitter Londres, il offre une série d’articles recoupant toutes ses obsessions, jusqu’au point d’orgue : la marche finale – en plein vote du Brexit – jusqu’au site de la bataille d’Hastings, où le dernier roi anglo-saxon, Harold, fut défait par le duc Guillaume de Normandie. Pensée en mouvement. De l’accumulation des gestes naît une geste. Ces trois livres dressent en creux un réquisitoire contre les quarante dernières années de gouvernance outre-Manche. « Nos villes deviennent des paquebots-icebergs électrifiés, des îles dont on peut exclure le sous-prolétariat ; des navires où des serfs sous-payés font le service. Le moment venu, les villes seront les seuls abris sûrs pour naviguer sur les océans du monde. »
Mais ce qui fait la difficulté – et le plaisir – de traduire une telle œuvre ne tient pas tant à ce que Sinclair raconte qu’à sa manière. Il a d’abord été poète avant d’écrire des formes plus longues, et c’est toujours en poète qu’il façonne ses ouvrages. À première vue, il semble rédiger au fil des évènements qui s’offrent à lui tout en déployant images, digressions, incises presque inutiles ; mais quand je plonge dans le texte, à force de lire et de relire, je commence à mieux percevoir le travail méticuleux de composition, le tissage précis des motifs, points et contrepoints, tout l’arsenal technique qu’il mobilise. Et puis ce rythme : beaucoup de phrases nominales, peu d’adjectifs, peu d’adverbes. Ça claque, ça fuse. Des énoncés cryptiques ou lapidaires. Des assonances en pagaille. Il n’y a qu’à l’écouter faire une lecture en public : la langue s’électrise, rue. À chaque instant, il faut tenter de restituer dans notre français discoureur et corseté la plasticité et la vélocité de sa phrase anglaise, si particulière.
La composition, le rythme, et bien entendu le choix des mots : rien n’est jamais comme on l’attend. À la multiplication des images correspond un vocabulaire qui tord souvent la réalité – le livre comme miroir déformant. Il voit partout des augures, des signes, des oracles : le sans-abri qu’il croise dans un parc devient un Bouddha lui indiquant une voie à suivre, un récit qui demande à être écrit. Sinclair est drôle, aussi. Les descriptions de son borough, devenu un archétype de quartier « bobo » avec bars à smoothie, pistes cyclables, magasins pop-up de créateurs, sont hérissées de pointes acérées, trempées au cyanure, sous lesquelles perce un certain désabusement.
En traduisant, j’essaie donc de garder à l’esprit toutes ces couches de texte. Une gageure. Certains mots résistent. Il faut parfois renoncer, comme avec ce « shipshape  » abandonné en cours de route pour cause de polysémie impossible à rendre. À d’autres endroits, un bonheur d’écriture arrive à l’esprit, qui convient au texte. C’est un travail d’artisan, ou de funambule.
Avec Quitter Londres, Sinclair s’est surpassé. Sa prose a atteint la température de fusion. Et c’est Londres qui brûle.

* A également traduit Adam Levin, Thomas Carlyle, Angela Carter, Adam Novy. Quitter Londres paraît le 12 septembre aux éditions Inculte.

Maxime Berrée
Le Matricule des Anges n°196 , septembre 2018.
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