La lettre de diffusion

Votre panier

Le panier est vide.

Nous contacter

Le Matricule des Anges
BP 20225, 34004 Montpellier cedex 1
tel 04 67 92 29 33 / fax 09 55 23 29 39
lmda@lmda.net

Connectez-vous avec les anges

Vous n'êtes actuellement pas identifié. Pour pouvoir commander un numéro, un abonnement ou bien profiter, en tant qu'abonné, des archives en ligne, vous devez vous connecter avec votre compte.

Retrouver un compte

Vous avez un compte mais vous ne souvenez plus du mot de passe ? Vous êtes abonné-e mais vous vous connectez pour la première fois ? Vous avez déjà créé un compte, peut-être, vous ne savez plus trop ?

Créer un nouveau compte

Vous inscrire sur ce site Identifiants personnels

Indiquez ici votre nom et votre adresse email. Votre identifiant personnel vous parviendra rapidement, par courrier électronique.

Informations personnelles

Pas encore de compte?
Soyez un ange, abonnez-vous!

Vous ne savez pas comment vous connecter?

Domaine étranger La voix de la femme noire

septembre 2018 | Le Matricule des Anges n°196 | par Catherine Simon

Zora Neale Hurston sort de l’ombre avec Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, un grand roman d’apprentissage et d’émancipation. réédition.

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu

L’histoire peut se résumer en cinq lignes : après de longues années d’absence, Janie Mae Crawford revient dans sa petite ville de Eaton, en Floride ; elle a 40 ans passés, un postérieur « ferme comme une paire de pamplemousses » sous sa salopette de toile et une telle expérience de la vie (trois mariages, deux maris plaqués et un ouragan) qu’elle décide, le soir tombant, d’en faire le récit à sa meilleure amie, Phoeby. Sauf que le résumé d’une intrigue, si séduisante soit-elle, ne dit rien de la forme et du style d’un livre. De ce point de vue aussi, et peut-être surtout, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu, roman paru aux États-Unis en 1937, est juste phénoménal : une splendeur de modernité et d’audace. Alice Walker ne s’y est pas trompée, qui, en 1975, a tiré de l’oubli son auteure, Zora Neale Hurston (1891-1960), saluée par Toni Morrison comme « l’un des plus grands écrivains de notre époque ».
La langue, donc. Le dialecte afro-américain, choisi comme matériau de base du travail d’écriture – et la traduction magnifique qu’en fait, ici, Sika Fakambi – sonne à nos oreilles du XXIe siècle (rap, slam and C°) comme une évidente prouesse. Sous la plume virtuose de Zora Neale Hurston, anthropologue de formation et qui fut une figure de proue du Harlem Renaissance, mouvement culturel important de l’entre-deux-guerres, c’est la vie même qui surgit des pages et des lèvres de ses personnages. Tels Hicks le frimeur et Coker le sage :
« - Oh moi j’ai pas de problème à attendre ! Même je compte rester attendre jusqu’à tant que l’enfer y soye pris de gel.

- Aoow, laisse faire ! Ça c’est une femme elle veut pas de toi. Faut que t’apprennes que c’est pas toutes les femmes du monde qui sont venues à grandir dans une distille de terbentine ou un camp de bûcheronnage. Y a des femmes qui sont juste pas pour tes abords. Elle tu pourras pas jamais l’avoir avec aucun sandwich au poisson ».
Déroutante au début, la langue de Mais leurs yeux… devient très vite d’une clarté dansante, qu’on ne se lasse pas d’entendre, de suivre et d’écouter. Elle donne à voir les gens qui parlent, sans qu’il soit besoin de les décrire. Génial ? Pas du tout ! hurlèrent en chœur les critiques, à la sortie du livre. Zora Neale Hurston fut accusée de ridiculiser les Noirs et, ce faisant, de servir la soupe aux (lecteurs) Blancs. L’écrivain Richard Wright fut l’un de ses plus virulents contempteurs. On reprocha aussi à l’auteure de ne pas écrire dans une langue châtiée, la seule acceptable en vraie littérature ! L’argument, hélas, sert encore aujourd’hui, qui pousse certains écrivains classés francophones à se rogner les ailes en « corrigeant » leur texte.
Si Mais leurs yeux… fit un flop à sa sortie, ce fut sans doute aussi à cause des sujets abordés – tabous, à l’époque. Avec pudeur, mais sans fard, Janie la narratrice dit le corps dans tous ses états, le corps des femmes violenté et brisé, parfois aimé, son propre éveil à la sensualité, ces corps qui sont « à plaisirer et à donner plaisir ». D’abord mariée à un vieux paysan, Janie devient ensuite l’épouse d’un ambitieux, qui rêve de « faire entendre sa voix grand » sans jamais écouter la sienne. Et Janie se rebelle : elle s’enfuit et va de l’avant. Jusqu’à trouver l’amour enfin, avec Tea Cake. « L’amour c’est comme la mer. C’est une chose ça bouge, mais n’empêche même, ça s’en va prendre forme aux rivages que ça touche, et ça change à chaque rivage », explique-t-elle à Phoeby.
Roman d’apprentissage et d’émancipation, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu est devenu un livre-culte aux États-Unis, où il a été réédité en 1977. En France, il a connu une première traduction en 2006, qui n’a pas rencontré le succès. « C’est un livre que j’aime infiniment et il m’a semblé important de lui donner une deuxième chance », souligne Laure Leroy, qui dirige la maison d’édition Zulma. Gageons que le vent tourne et qu’il soit enfin favorable à Zora Neale Hurston ! Tour à tour adulée, oubliée, adulée de nouveau, la géniale touche-à-tout, née en Alabama et morte dans la misère à Fort Pierce, a laissé derrière elle plusieurs textes, parmi lesquels Barracoon. Elle y donne la parole à Cudjo Lewis, arrivé en Amérique en 1859 par l’ultime bateau négrier, et qu’elle avait longuement interviewé (et photographié) au début des années 1930. Ce témoignage exceptionnel aura mis quatre-vingt-sept ans avant d’être édité aux États-Unis : rejeté car écrit en dialecte, il vient d’être publié au printemps dernier par Amistad Press…

Catherine Simon

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu,
de Zora Neale Hurston
Traduit de l’américain par Sika Fakambi, Zulma, 320 pages, 22,50

La voix de la femme noire Par Catherine Simon
Le Matricule des Anges n°196 , septembre 2018.
LMDA papier n°196
6.50 €
LMDA PDF n°196
4.00 €