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Théâtre Le temps des maîtres

janvier 2019 | Le Matricule des Anges n°199 | par Patrick Gay Bellile

Avec Louis Jouvet et Anatoli Vassiliev, le théâtre se transmet, parfois dans la douleur.

Elvire Jouvet 40

D'après les sept leçons de Louis Jouvet à Claudia sur la seconde scène d'Elvire du Dom Juan de Molière
Editions Actes Sud-Papiers

À l’occasion de la reprise du spectacle Elvire Jouvet 40 au Piccolo Teatro de Milan, Actes Sud-Papiers réédite le texte que Brigitte Jaques-Wajeman écrivait en 1986 à partir des leçons données par Louis Jouvet au Conservatoire de Paris en 1940 et retranscrites par sa secrétaire, Charlotte Delbo. Et principalement, sept leçons portant sur la scène 6 de l’acte IV du Dom Juan de Molière. Reprenant inlassablement le monologue d’Elvire, Louis Jouvet pousse la jeune actrice Claudia au plus profond d’elle-même pour aller chercher cette essence pure du personnage et du théâtre, ce moment où « le comédien joue le rôle et ne joue plus soi-même dans le rôle ». Leçon après leçon, Jouvet s’évertue à faire apparaître puis s’épanouir le personnage d’Elvire, mais aussi et surtout la comédienne qui l’incarne et qui sera selon lui, il n’en doute pas, une grande comédienne.
La lecture de ce texte, plus de trente ans après sa création, suscite à la fois l’admiration devant le savoir, la ténacité, les mots précis de Jouvet qui parle beaucoup à Claudia, devant aussi son intelligence du texte et sa volonté d’aller chercher derrière chaque mot, même les plus anodins, ce qui va nourrir le sentiment du personnage ; mais aussi une forme de malaise, d’interrogation devant ce rapport à sens unique, d’un élève à son maître. Nous sommes face à un démiurge qui devant quelques disciples, d’autres élèves, façonne sa créature en lui infusant une vérité qu’il est le seul à détenir. Pas d’hésitation, pas de doute. Le chemin est tracé, à elle de l’emprunter.
Bien entendu, elle souhaite y arriver, pour elle-même bien sûr, et probablement aussi pour faire plaisir à son maître ; et si Claudia finit par devenir totalement l’Elvire dont rêve Jouvet, c’est peut-être aussi pour un dom Juan qui a fini par prendre les apparences du maître. Mais la bande-son proposant à la sortie de la cinquième leçon un discours nazi radiodiffusé, ainsi que l’étoile juive dessinée à la craie sur l’épaule de la jeune comédienne, que le public voit mais pas Jouvet, élargissent la question : le théâtre, quel que soit le talent du maître, peut-il abstraire l’élève de la réalité et l’en protéger ? Claudia, de son vrai nom Paula Dehelly, reçut pour cette scène le premier prix au concours du Conservatoire qui suivit, mais fut ensuite dénoncée comme juive et interdite de théâtre pendant l’Occupation.
Ce texte est à rapprocher d’un autre, paru il y a quelques mois, toujours chez Actes Sud. Il s’agit de Face à Médée, le journal tenu par l’actrice Valérie Dreville au cours des répétitions du spectacle Médée Matériau qu’elle reprend avec le metteur en scène Anatoli Vassiliev, vingt ans après sa création. Anatoli Vassiliev, l’un des héritiers de Stanislavski, demande un don total de la part de la comédienne, une confiance absolue, une forme d’entrée en religion. Mais les situations sont bien différentes : Valérie Dreville est déjà une grande actrice, et Anatoli Vassiliev est son metteur en scène, pas son professeur. Là aussi, l’exigence est immense : chaque geste, chaque intonation, chaque mot est porteur du récit. Le but à atteindre se confond avec le travail lui-même, un travail technique impitoyable, vocal, corporel et émotionnel. Mais à la différence de Claudia, Valérie Dreville s’oppose un jour au maître : « Nous nous affrontons pour la première fois depuis que nous nous connaissons, depuis plus de vingt ans. (…) Ce jour aura été décisif dans le processus du travail. J’avais besoin de prendre de la distance vis-à-vis de Vassiliev, de prendre les rênes, de me faire confiance.  »
Dans les deux cas, un homme dirige une femme. Dans les deux cas, nous assistons à un accouchement, une mise au monde, comme si, par le moyen du geste théâtral, il s’agissait d’accompagner la naissance d’un personnage nouveau, d’un homme ou d’une femme que le théâtre a fait plus riche, plus conscient, plus vivant. Et ce travail s’adresse bien évidemment aussi au spectateur car « Le spectateur éprouve toujours ce qu’éprouve l’acteur. » Comme si Jouvet et Vassiliev chargeaient le théâtre d’accompagner chaque spectateur au plus profond de lui-même pour le faire lui aussi plus riche, plus conscient, plus vivant. Et permettre ainsi à l’humanité de devenir meilleure.

Patrick Gay-Bellile

Elvire Jouvet 40, de Brigitte Jaques-
Wajeman, Actes Sud-Papiers,
56 pages, 12,50
Face à Médée. Journal de répétition,
de Valérie Dreville, Actes Sud-Papiers,
144 pages, 19,90

Le temps des maîtres Par Patrick Gay Bellile
Le Matricule des Anges n°199 , janvier 2019.
LMDA papier n°199 - 6.50
LMDA PDF n°199 - 4.00