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Domaine français Hauts-fonds

janvier 2019 | Le Matricule des Anges n°199 | par Chloé Brendlé

On l’avait laissée en armorique, aux côtés d’employés séquestrant leur patron – c’était Bois II. On la retrouve quelque part entre le Danemark et l’Angleterre, en pleine tempête et dans le pétrole. Avec Doggerland, Élisabeth Filhol se dépayse.

L’un des principaux personnages du nouveau roman d’Élisabeth Filhol s’appelle Xaver. Xaver a fait irruption en 2013 sous les cieux d’Europe du Nord. « Xaver est une sorte de prodige avant d’être la catastrophe annoncée, une merveille météorologique qui surprend le personnel d’astreinte et ceux réquisitionnés en renfort, impressionnés et séduits, moins angoissés que captivés lorsqu’ils découvrent les photographies de la bête et son bilan sanguin ; et qu’elle ait pu faire son nid dans la part d’incertitude des modèles de prévision, en fascine plus d’un. » À cette tempête convient un terrain d’action, mélange de préhistoire (une ancienne terre permettant de rallier l’Angleterre et le Danemark – désormais engloutie), de mythe (une Atlantide du Nord), de sonorités (son nom viendrait du viking « drakkar ») et de convoitise moderne (lieu de manne d’hydrocarbures) : le Doggerland. Forer un territoire, en retracer l’Histoire, l’exploitation humaine, voilà les gestes d’écriture d’Élisabeth Filhol depuis son étonnante entrée en matière, La Centrale (2010). Loin de mettre les hommes au centre, l’écrivaine s’intéresse depuis le début au matériau et aux lieux qui l’abritent. C’était une, et même plusieurs centrales nucléaires françaises ; ce fut ensuite une usine de sidérurgie en terre armoricaine, dans Bois II (2014). Mince est le filon romanesque de tels territoires ; qu’importe, Élisabeth Filhol fabrique des histoires a minima, au plus près du réel, changeant à peine les noms des entreprises, n’injectant que peu de sentiments, frôlant l’exploit de fictions telluriques.
Elle ne se facilite pas la tâche, pas plus qu’elle ne cherche à séduire son lecteur. Qui parierait sur le potentiel narratif d’une tempête et d’un congrès danois alliant universitaires et entrepreneurs (« tout le petit monde de l’offshore ») autour d’une « creative relationship » ? Par rapport à ses précédents récits, Élisabeth Filhol s’autorise néanmoins une incursion en terrain affectif. La chercheuse Margaret et l’ingénieur Marc ont l’occasion de se rejoindre enfin, après des années d’évitement. Hasardons l’hypothèse que le phénomène Kerangal est passé par là, cristallisant passion du travail et êtres de passions dans ses propres fictions de la matière, de Naissance d’un pont (2010) à Réparer les vivants (2014). Disons même que ce n’est pas l’aspect le plus réussi de Doggerland, cette rencontre manquée-réussie de deux caractères contraires, cette évocation de destins froissés, ces faux-vrais dialogues pédagogiques. C’est le livre le plus risqué et le plus fragile d’Élisabeth Filhol. On a du mal à croire à son tempo : les enjeux dramatiques sont trop maigres. On a du mal à croire à son couple : l’aimantation de Marc et de Margaret ne fait pas évidence.
Les passages les plus bluffants de Doggerland ne sont en effet pas ceux qui tentent une carte de Tendre contemporaine, mais ceux où l’humain s’oublie, se désagrège, et laisse la place à une prose sidérée par l’environnement et ses transformations. Qu’il s’agisse d’un ouragan ou d’un parc d’éoliennes, Élisabeth Filhol manifeste le même enthousiaste pour une histoire qui déborde celle des hommes, qui est celle des temps longs. D’un même élan la romancière se passionne pour les transitions interglaciaires et pour le « trouble maniacodépressif constitutif » du capitalisme. Ses personnages sont assez froids, sans réelle prise, même s’ils sont émouvants par instants (magie éclair de quelques personnages secondaires) ; les éléments naturels et techniques qu’elle convoque sont le plus souvent habités, magnétiques. Sans faire un roman social elle parvient à extraire une histoire sensible des sols et des chercheurs d’or qu’ils aimantent, arguant que l’exploitation ne cessera pas, que ses lobbies sont «  si puissants qu’on ne pourrait les miner que par infiltration, seulement une fois qu’on est à l’intérieur, dès qu’on intègre leurs rangs, la séduction est telle qu’elle abolit toute résistance ». Même quand elle décrit des personnages, la narratrice décrit des cycles et peint à travers eux, malgré eux, des paysages.
Maintes fois l’auteure convoque une « communauté » qui va ainsi au-delà des vivants et des hommes, qui défait les groupes et transcende les catastrophes. C’est alors qu’attirée vers le récit des origines de la Terre, la narration apparaît à la fin comme une splendide tentative de saisir un « devenir du vivant (qui) nous échappe », et rejoint, peut-être sans le savoir, un imaginaire contemporain que partage, entre autres, Kerangal, comme on l’a récemment vu dans Un monde à portée de main. Élisabeth Filhol appartient à ceux qui « joindront leur récit aux récits des anciens s’ils en réchappent » et tentent de dire le monde avec et sans les hommes.

Chloé Brendlé

Doggerland, d’Élisabeth Filhol
P.O.L, 345 pages, 19,50

Hauts-fonds Par Chloé Brendlé
Le Matricule des Anges n°199 , janvier 2019.
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