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Domaine français Une chose curieuse

janvier 2019 | Le Matricule des Anges n°199 | par Blandine Rinkel

Une communauté de déboutés de la société se prépare à « la catastrophe » qui vient. L’occasion pour Gaëlle Obiégly de composer un texte facétieux et résolument indompté. Une résistance par le sauvage.

Curieux, que la chose sérieuse soit si drôle. C’est d’abord ce que l’on se dit, en lisant le nouveau livre de Gaëlle Obiégly : tiens donc, c’est curieux. Et puis : c’est drôle. Ce n’est pas un livre drôle, entendons-nous, mais c’est tout de même un drôle de livre. Qui se présente sous la forme du monologue déviant de Daniel, 37 ans, enrôlé ou recueilli, c’est selon, dans une communauté survivaliste financée, et donc dirigée, par une certaine madame Chambray, riche mécène avide de reconnaissance et vaguement dominatrice. De l’homme, elle exige qu’il écrive sa biographie, c’est-à-dire qu’il retrace l’épopée de ses initiatives pour préparer la catastrophe – ce que Daniel fait bien volontiers, comme la plupart des humains, satisfait de se soumettre. Enfin, satisfait la plupart du temps, disons, mais pas le dimanche, et c’est justement un dimanche qu’il écrit la chose sérieuse qu’on lit et qui est comme l’envers du décor imposé par Chambray, une sorte de confidence farouche et inattendue, un aveu adressé à toi. Car, qui que tu sois, il faut que tu saches que la communauté d’après la catastrophe n’est pas faite pour ton bien, pas imaginée pour ton épanouissement. Sous couvert de te protéger, c’est bien un étouffoir qu’on élabore.
Qu’y fait-on, alors, dans cette communauté ? Eh bien, on guette le désastre qui vient en l’appelant de ses vœux. On prépare le monde post-apocalyptique en nourrissant l’apocalypse. On s’entraîne à survivre en acceptant de vivre moins. On se soumet finalement à la Catastrophe («  lubie à laquelle nous nous plions  ») qui, paraît-il, ne tardera plus maintenant. On apprend à supporter la vie sans confort, à oublier de manger ou alors, parfois, des bouquets de fleurs, à n’avoir plus que les toilettes pour lire en cachette (motif qui n’est pas sans rappeler le N’être personne de Gaëlle Obiégly, autre monologue déviant depuis ce lieu intime), on y apprend à vivre avec une puce dans la tête, et, surtout, à aimer obéir – « Je reçois des instructions dans ma tête et j’obtempère, ce qui me ravit car autrefois j’étais d’une passivité qui me laissait sans espoir.  » Une puce lénifiante dans le cerveau, donc, qu’on porte la semaine et qu’on peut toutefois retirer le dimanche ou lors d’occasions exceptionnelles, un match de foot par exemple. Une puce qui transforme Daniel et les autres en transhumains, cobayes d’une expérience biotechnologique visant à prévenir le désastre. Au fait, quel désastre ?
Sur ce point, madame Chambray – figure de pouvoir fictive qui en rappelle d’autres, contemporaines et bien réelles – n’est pas bien claire : « Chambray nous bassine avec la catastrophe, à laquelle il faudrait se préparer. Sans jamais rien dire de précis. Moi, ce que j’ai compris, c’est que la catastrophe ne sera causée ni par la collision de la Terre avec un astre mystérieux, ni par un bouleversement climatique, ni même par la pollution, les pluies acides, le trou d’ozone ou la couche atomique. Ce n’est pas la guerre atomique qui fera disparaître les civilisations humaines mais les machines, les humains-machines. Autrement dit, nous sommes précisément la catastrophe, nous autres, sujets de Chambray (…). Ça a commencé de façon imperceptible. Quoi donc ? Le nouvel humain. Et ça a même commencé depuis pas mal d’années. Mollement. »
Un livre pour nous rappeler que le plus grand désastre est peut-être invisible, donc, et qu’il pourrait s’agir de l’extinction progressive de l’humain dans l’humain, de la disparition des hommes-mammifères, de la robotisation de tout – des activités, des relations, du langage. Dont il faut sans doute se méfier quand il fonctionne trop bien, quand tout s’enchaîne sans accroc. Et c’est, précisément, ce qui rend ce livre si curieusement vivant : les accrocs y sont constants, rien n’y est machinal ou systémique, les paragraphes se heurtent les uns aux autres, les enchaînements étonnent, les logiques s’étranglent. Chez Obiégly, chaque phrase vient surprendre la précédente. Pas d’implacable logique narrative, pas d’effets en chaîne, pas de twist final, mais un strict « labyrinthe (de mots), infini comme dans un chien » pour un livre « qui ne ressemble à rien, mais où il y a une parole. Où quelqu’un parle ». Et à le lire, on réalise combien c’est soulageant d’entendre quelqu’un vous parler. Soulageant comme une grimace soudaine dans un dîner guindé, rassurant comme un rire dans un enterrement. À lire Obiégly, on se souvient que même et surtout dans un livre, la vie peut s’échapper soudain, façonnant des phrases indomptées, sauvages et poilues. Des phrases de mammifères tragiques. 

Blandine Rinkel

Une chose sérieuse, de Gaëlle Obiégly
Verticales, 188 pages, 17

Une chose curieuse Par Blandine Rinkel
Le Matricule des Anges n°199 , janvier 2019.
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