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En grande surface Critique de la faculté de juger

janvier 2019 | Le Matricule des Anges n°199 | par Pierre Mondot

Un bon arbitre est un arbitre qu’on oublie, affirme Tony Chapron dans son essai Enfin libre ! C’est vrai. Un penalty non sifflé, un but de la main validé au cours d’une compétition décisive et vous voilà honni, conspué, maudit pour dix générations.
Sans le PSG-Nantes de l’année passée, la figure chauve de Monsieur Chapron aurait pu elle aussi rejoindre les terrains boueux du Léthé Football Club.
Rappel. Le match tire à sa fin. Chapron vient de siffler un coup franc proche du but parisien, mais le ballon repart dans le camp adverse, rebondit dans les pieds du prodige Mbappé. Lequel sprinte. Tony court, mais Tony est fatigué, il sort de blessure, c’est sa dernière année. Un joueur face à lui masque l’action et le force à dévier sa trajectoire. Sans deviner le défenseur nantais qui surgit derrière lui. Les épaules se frôlent. Tony chancelle. Tony tombe. Dans « un réflexe stupide » – et c’est bien de le reconnaître –, il lance la jambe pour entraver le coupable. Raté. L’affreux Gendarme, après s’être étalé, manque son croc-en-jambe sur le brave Guignol : le public est hilare. Le spectacle n’est pas terminé : persuadé qu’il est la victime, Chapron se relève et inflige un carton rouge au Nantais. Rapidement, les images font le tour de la planète : devant leur smartphone, les Inuits se bidonnent, les Dogons se gondolent, les Ouïgours multiplient les like. La carrière de Tony Chapron est terminée : la Direction technique de l’arbitrage, cette coquette, le suspend pour atteinte à l’image de la profession : « Trente ans d’une vie d’arbitre balayés comme un château de cartes. » – ou de cartons. Depuis, l’homme ressasse et reste convaincu qu’il fut poussé, pioche dans le lexique du complotisme pour conclure l’épisode : « Troublant ».
Mais l’affaire n’occupe pas l’essentiel du livre et l’auteur promet que sa rédaction fut entreprise bien avant l’incident : voilà longtemps qu’il était « désireux de faire partager son vécu d’arbitre ».
Bonne idée. Notamment pour percer le mystère de la vocation. Ce qui pousse un individu à écouter chaque week-end un chœur de milliers de personnes questionner son orientation sexuelle, la fidélité de son épouse et l’honorabilité de sa maman. À rejouer chaque semaine l’hallali caudal de L’Étranger  : « il me restait à souhaiter qu’il y ait beaucoup de spectateurs (…) et qu’ils m’accueillent avec des cris de haine ». Chapron raconte que dans les arènes corses, entre deux polyphonies, on applaudit la virtuosité des types qui parviennent à souffleter le juge de touche du plus grand nombre de glaviots.
À 16 ans, Tony Chapron, ailier gauche moyen de l’ESM Condé-sur-Noireau se voit proposer de devenir arbitre officiel par son président. La prestation est payée cent francs. Marché conclu : l’argent lui permettra « de faire le plein de sa 103 Peugeot ». L’explication, si elle confirme que l’essence est une passion française, reste insuffisante : le goût du maintien de l’ordre obéit sans doute à des déterminismes plus profonds. On constate par exemple dans l’effectif de Ligue 1 quelques dominantes : prénoms aberrants (Tony, Freddy, Ruddy, Willy) et blanches carnations.
Lors de son premier stage, Tony Chapron découvre les règles du jeu et se passionne aussitôt pour la casuistique (une action est-elle valable si « le ballon a été détourné par un oiseau » ?) : c’est décidé, il prendra l’habit noir.
Dans la suite, l’auteur revient sur les moments marquants de sa carrière, distribuant çà et là blâmes et mauvais points. Considère avec mélancolie l’évolution du métier et déplore l’abandon des tenues sombres comme l’enseignant la suppression des estrades : désormais surlignés de couleurs criardes, comment voulez-vous qu’on nous respecte ?
Après une méditation sur « la finitude de l’homme » et la solitude de l’arbitre, Chapron réfléchit aux réformes qui permettraient de pacifier les rapports entre joueurs, dirigeants, spectateurs et que tout le monde se donne la main (si on remplaçait le sifflet par une langue de belle-mère ? L’idée mérite son RIC).
Enfin, il livre son avis sur l’utilisation de la vidéo. Et cite Bourdieu (après Bakounine et Foucault) : « la télévision devient instrument de création de réalité ». Sans doute. Mais le plus terrible avec le recours à l’image reste sa brutalité : un joueur marque et tournoie dans le stade sous l’ovation du public, ses coéquipiers l’attrapent et s’y agglutinent quand soudain un silence et cette annonce, plus cinglante qu’un mollard corse : le but est annulé. Le vingtième ralenti confirme une faute. Atroce. Toujours une vraie tristesse vaudra mieux qu’une fausse joie.

Critique de la faculté de juger Par Pierre Mondot
Le Matricule des Anges n°199 , janvier 2019.
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