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Domaine français L’avenir de l’homme

avril 2019 | Le Matricule des Anges n°202 | par Valérie Nigdélian

Naturaliste ? Militant ? Féministe ? Le deuxième roman d’Hélène Zimmer plonge à corps perdu dans le Paris anarchiste du début du siècle dernier.

Où tu vas ? (…) – Paris.Quoi faire ? (…) – Rien… (…) – Qui rejoins-tu ?Personne. » Elle fuit, Zulma. Un bébé accroché à son sein, elle fuit l’esclavage agricole et la concupiscence des petits patrons de ferme. Derrière elle, une grange crasseuse au pied des montagnes, « le dos tassé de sa mère ». Devant, son chemin à tracer, sa liberté à inventer dans le mystère grouillant de la capitale, ce Paris du début du XXe au-dessus duquel se profile le désastre de la Grande Guerre. Très vite, un repère, un ancrage possible : « les Presque rien », un groupuscule anarchiste dont elle distribue bientôt les tracts poétisants. À L’Œil qui pisse, le tripot qui leur sert de quartier général, on parle stratégie politique et terrorisme, même si le glorieux « temps des bombes » est fini ; et l’on conspue le syndicalisme et le réformisme. Zulma, elle, ne dit rien. Zulma mange. Zulma a soif, Zulma a faim, « croque dans une saucisse », « dévore son assiette », « lorgne les marmites ». Zulma lève un sourcil, secoue la tête, gratte une piqûre de puce. Colle son fils contre son sein. Essuie d’un revers de la main les fluides qui la traversent de toutes parts, jamais ne la souillent – lait jaillissant, sang épais des menstrues, urine, vomi, morve de l’enfant. Zulma hurle parfois, Zulma éructe, Zulma cherche, court, aime, s’endort. Zulma dit : « Pourquoi ? » Et le contraste n’en est que plus saisissant avec la parole vive, si dense et élaborée de ses compagnons, qui manient en des dialogues au couteau concepts et théorie de l’action politique. Animal maternant et mutique, fontaine nourricière, Zulma avance ainsi dans un foisonnement d’images, de mots et de visages, au rythme d’une narration si resserrée qu’elle en devient immédiatement hypnotique : les phrases se succèdent, courtes, au présent, toutes d’action concentrées : « Un feu flambe au milieu du champ. Un chien aboie et court tout autour. Zulma approche la brouette des flammes. La buée qu’elle exhale brouille les traits de son visage. Elle déverse des lattes de bois pourri dans le feu. Son long manteau manque de brûler avec. La fumée monte vers le ciel. Les flammes hautes brillent dans ses yeux. Elle a un œil vert, l’autre brun. On est en 1909. » Un chaos de sensations se dessine, passant abrupt et échevelé d’un élément à l’autre de la scène, en haut, en bas, au loin, tout près. Refusant à la fois le lien et la hiérarchie. Disant tout ensemble. Palpitant.
Dans la langue touffue d’Hélène Zimmer, tout est corps, tout fait corps. Dans une immédiateté radicale, comme si l’on pouvait « vivre sans penser à rien d’autre qu’à être, là, au présent ». Comme si l’on pouvait écrire un roman historique sans profondeur de champ ni recontextualisation – mais en procédant par indices infimes jetés au lecteur : confusion ? Poésie, quand par exemple l’apparition impromptue d’une gondole dans les rues de Paris dit la grande crue de la Seine en 1910. Comme si l’on pouvait faire un portrait de femme sans succomber à la tentation psychologisante ni prétendre accéder à une intériorité définie : comme si l’on pouvait dire Zulma par ce qu’il y a autour d’elle et non en elle, par ce qu’elle produit et non ce qu’elle pense ou dit. C’est ce que réussit ici Hélène Zimmer, avec une beauté brute, en racontant la trajectoire de cette femme qui s’avance droite dans l’histoire, d’une communauté à l’autre, d’un îlot de contestation à l’autre, sans pour autant manifester d’aspiration à une révolution collective dont la perspective s’éloigne croissant. C’est en tant que corps – individuel, féminin, maternel, parturient, allaitant – que Zulma, fille-mère et « sorcière », affiche sa résistance et son indépendance. Un corps qu’elle se réapproprie, qu’elle explore dans sa géographie intime, qu’elle apprend à nommer, pour mettre fin à la peine, à « la souffrance (qui) unit toutes les femmes », opprimées par « ceux qui voulaient qu’on reste à genoux, à cirer des pompes d’une main et astiquer des braquemarts de l’autre ». Une émancipation par le fait, ici et maintenant, sans attendre d’hypothétiques lendemains qui chantent. Paris 1909, vraiment ?
Valérie Nigdélian

Vairon, d’Hélène Zimmer
P.O.L, 208 pages, 18 

L’avenir de l’homme Par Valérie Nigdélian
Le Matricule des Anges n°202 , avril 2019.
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