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Traduction Alain van Crugten

avril 2019 | Le Matricule des Anges n°202

L’Inassouvissement, de Stanisław Ignacy Witkiewicz

Si c’est pour la littérature ancienne, c’est mon collègue. Pour la moderne, c’est moi. – Mais je pensais à une étude diachronique sur le grotesque en Pologne et… – Alors, ancienne ou moderne ? » Pour ne pas contrarier le professeur Jakubowski, je dis : « Moderne. » Sans conviction. « Bon, il y a un sujet intéressant, les pièces de théâtre de Witkiewicz, qui ont été redécouvertes il y a quelques années. Vous connaissez Witkiewicz ? – Heu… de nom… – Bien. Commencez par lire toutes les pièces de Witkiewicz. » Fin de l’entretien.
Octobre 1966, université de Varsovie. J’ai reçu une bourse de recherche. Honnêtement, je ne sais pas ce que je cherche. Je cherche surtout à me reposer après quatre années épuisantes à faire un double métier : professeur de lycée en langues germaniques et étudiant en langues slaves. Et voilà que Witkiewicz me tombe sur la tête. Je passe deux mois à lire vingt-trois pièces de ce Witkacy (son pseudo de peintre, utilisé par tous ses amis), plus déconcertantes les unes que les autres, mélange détonnant de surréalisme et d’expressionnisme, écrites dans une langue utradifficile pour le polonisant débutant que je suis. Et la fascination opère tout de suite, c’est tellement hors de l’ordinaire, tellement différent de tout ce que j’ai pu lire, que je suis « scotché » (comme on ne disait pas encore) à mes bouquins. Et je décide d’entamer la rédaction d’une thèse de doctorat. Un an plus tard, considérant que la meilleure façon de pénétrer au cœur d’un texte était de le traduire dans sa langue maternelle, je traduis deux pièces, en guise d’exercice, Vladimir Dimitrijević, le fondateur de L’Âge d’homme, l’apprend et me confie bientôt l’édition du Théâtre complet, six volumes qui paraîtront entre 1969 et 1976. En 1970, il me presse de traduire l’énorme roman L’Inassouvissement. Cela doit se faire dans la plus grande hâte, Dimitri a un désagréable contentieux avec Gallimard, qui a publié quatre pièces en dépit d’un accord (le théâtre devait être publié par L’Âge d’homme et les romans par Gallimard). Il décide de sortir le roman avant eux ! Je remporte cette course de vitesse et le livre paraît la même année.
En 2019, quarante-neuf ans plus tard, j’ai complètement remanié cette traduction trop rapide qui ne m’avait jamais satisfait et L’Inassouvissement nouvelle mouture paraît aux éditions Noir sur blanc. Je crois qu’un tel mea culpa est peu courant.
À part les erreurs, imprécisions et omissions qui ont été décelées et corrigées, une chose essentielle a été modifiée : le nom de la plupart des personnages de fiction. Dans l’arsenal du grotesque, qui est l’une des caractéristiques du style de Witkiewicz, la parodie et le jeu de mots occupent une grande place. C’est ainsi que dans toutes ses œuvres, dramatiques ou romanesques, il donne à la plupart des personnages des noms parodiques et bouffons. Au contraire de ce que je ferais dans mes traductions ultérieures, j’avais conservé dans la première version de L’Inassouvissement les noms polonais concoctés par Witkiewicz, ce qui faisait perdre au lecteur ignorant le polonais l’une des dimensions grotesques du récit. Un seul exemple : l’un des protagonistes, le Général-quartier-maître Kocmołuchowicz est devenu dans la nouvelle version Salopinowicz, le mot polonais kocmołuch désignant une femme sale, « souillon » ou « salope ».
Witkiewicz était un casse-tête pour le quasi-débutant qui s’était lancé un peu inconsciemment dans cette aventure en 1970. Il reste encore ardu pour le lecteur d’aujourd’hui. Un critique a écrit un jour que la prose de cet auteur était comme une forêt sauvage où il faut se frayer un chemin à coups de machette. L’Inassouvissement n’était pas une mince affaire, il m’a aguerri pour toutes mes traductions ultérieures : quand on s’est attaqué à Witkiewicz, de qui ou quoi pourrait-on encore avoir peur ? Mais la rencontre avec ses textes est maintenant encore un choc pour n’importe quel lecteur ! J’ai toujours prétendu que si on parvient à la page cinquante sans se décourager, on devient un fan de Witkiewicz pour la vie.
Il faut avouer qu’il ne fait rien pour faciliter la tâche. L’Inassouvissement est à la fois un roman philosophique, une plongée dans la psychologie des profondeurs et une anticipation politique et humaine extraordinaire, prédisant rien moins que la fin de l’individu, qui sera noyé dans une masse automatisée, un bétail humain. La forme est tout aussi follement originale. C’est peu dire que Witkacy ne se préoccupe guère de la structure du roman. Dans sa préface à L’Adieu à l’automne, il écrit que le roman n’est pas une œuvre d’art, mais « un sac où l’on peut tout fourrer ». Effectivement il y fourre tout pêle-mêle, suivant l’inspiration du moment, qui le lance souvent dans de longues digressions. La phrase n’est ni harmonieuse, ni bien balancée, il s’en moque. Compliquée, comme l’esprit de son auteur, elle semble vouloir exprimer en une fois tout ce qui se presse dans ce cerveau génial. Mais elle est aussi entrecoupée de commentaires, de clins d’œil au lecteur, d’apartés ironiques (ah, l’humour de Witkacy !) ou de remarques concernant les problèmes de langue et d’écriture. La langue est l’un des éléments les plus remarquables de cette œuvre magistrale. L’aspect disparate du vocabulaire est étonnant. L’ingrédient le plus original est un langage philosophico-scientifique, qui fait apparaître l’érudition de Witkacy dans les domaines les plus divers, mais qui est aussi l’expression du système philosophique personnel qu’il a élaboré. Mais surtout, Witkacy joue avec maestria des contrastes violents de vocabulaire. Avec le langage hyperintellectuel voisinent les phrases les plus banales (des clichés dont il souligne la valeur ironique par des guillemets), les termes en langues étrangères (française, allemande, anglaise, russe), mais aussi l’argot, les expressions les plus triviales, les mots les plus brutaux. Il y a là, pour un traducteur, de quoi s’arracher les cheveux, mais cela fait bien longtemps que je suis chauve.

* Écrivain et traducteur, entre autres, de Hugo Claus, Marian Pankowski, Tom Lanoye. L’Inassouvissement (612 pages, 25 ) paraît aux éditions Noir sur blanc.

Alain van Crugten
Le Matricule des Anges n°202 , avril 2019.
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