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Domaine étranger Dialogues dans le vide

juillet 2019 | Le Matricule des Anges n°205 | par Guillaume Contré

Pablo Katchadjian propose un théâtre de l’absurde en inventant un monde où les possibilités du libre arbitre sont réduites à la portion congrue.

Deux personnages anonymes, A et B, discutent de la notion de liberté. La liberté totale, ou ne serait-ce que partiale, existe-t-elle ? Et si celle-ci n’existe pas, le bonheur existe-t-il ? Et si ce dernier est également absent du tableau, que reste-t-il, la joie ? Les conclusions précaires auxquelles ils parviennent sont toutes négatives et de cette négativité naît irrémédiablement une certaine suspicion entre les deux interlocuteurs, comme si le nihilisme qui les menaçait ne pouvait que les retourner l’un contre l’autre. Bientôt, un troisième personnage, C, fait irruption et s’enquiert du résultat de leur échange. Le lecteur ne tarde pas à se rendre compte que cette discussion sur la liberté et ses apories est en elle-même une aporie car elle est contrainte. A et B, prisonniers, sont forcés par C, un de leurs geôliers, d’échanger puis de parvenir à des conclusions claires sur le thème de la liberté. Ils finissent par s’échapper et commence alors une pérégrination dans un paysage mouvant où ils feront toutes sortes de rencontres. Mais, victimes impuissantes d’une condamnation dont on ne se libère pas facilement, ils auront du mal à cesser de discuter et de se renvoyer une balle dont ils préféreraient se débarrasser.
C’est ainsi qu’avance La Liberté totale, troisième livre de Pablo Katchadjian qui, faisant suite à Quoi faire (Le Grand Os, 2014) et Merci (Vies parallèles, 2015), poursuit le travail entamé autour de la question du libre arbitre. Tout comme dans les deux opus précédents, la forme choisie par l’auteur pour développer son récit est fondamentale. Là où Quoi faire était un feu d’artifice dans lequel les péripéties, les lieux, les temporalités et les réflexions théoriques se fondaient en un tout roulant à toute allure jusqu’à faire vriller la logique et où Merci réorganisait la fable voltairienne dans un mécanisme cyclique aux subtiles répétitions, La Liberté totale se présente comme une pièce de théâtre sans didascalies où des personnages nommés de A à J tentent par la parole de comprendre et de fuir le monde hostile et mystérieux dans lequel ils se sont retrouvés plongés sans savoir pourquoi ni comment. Comme si, au sortir d’une nuit agitée, ils s’étaient réveillés dans un cauchemar et qu’ils ne leur restaient plus qu’à tâtonner en longeant les murs invisibles d’un labyrinthe semblant paradoxalement aussi dépeuplé qu’il déborde.
Plutôt qu’à la science-fiction ou à la dystopie, le monde imaginé par Katchadjian renvoie à la tradition du conte philosophique. Ce monde est une sorte de territoire neutre (bien qu’hostile), fantas- magorique, qui force les personnages à avancer pour lui donner réalité. Les péripéties ne manquent pas mais, quand bien même ils se démènent, les « héros » du livre ont parfois du mal à croire à la valeur ou au sens de leurs actions. Quand les règles coutumières ont disparu et que celles qui les remplacent sont incompréhensibles ou illogiques, il devient difficile d’accepter le nouvel ordre des choses. Tout acte paraît vain car les coordonnées censées lui donner sens sont illisibles. D’autant que même les réactions physiologiques les plus courantes – la faim, le sommeil, le désir – ne sont plus opérantes. Les personnages, qui se lancent régulièrement dans des discussions absurdes qui tournent en boucle, semblent renvoyés à un état d’enfance certainement pas édénique, faisant d’eux des gamins capricieux et immatures condamnés à surjouer une assurance qui leur manque. Ainsi, alors même que pèse sur eux une menace constante et jamais trop bien définie, passent-ils leur temps à se chamailler sur des questions qui, vue l’urgence de leur situation, pourraient paraître secondaires. Mais comme cet univers incompréhensible ne leur offre guère d’alternative (il n’y a qu’une seule option : avancer dans l’espoir de trouver une sortie, si jamais elle existe), la discussion est la seule chose qui leur reste (puisque même le désir qu’ils éprouvent envers la belle E ne saurait être consommé dans une réalité qui réduit le désir à la simple constatation de son existence).
Ce monde, qui semble une copie réduite et approximative de l’autre, le monde « normal », serait-il le produit d’un dieu mineur et maladroit, ou la sensation d’imperfection et d’arbitraire ne naîtrait-elle pas du simple bouleversement de règles que l’on croyait immuables ? Oscillant entre perplexité et dérive théologique (un mot qu’ils se renvoient les uns les autres à chaque fois que leurs tentatives d’explications tournent court), A, B, et les autres font ce qu’ils peuvent dans cette mauvaise photocopie de la réalité et Pablo Katchadjian, avec humour et lucidité, en profite pour réinventer la métaphysique.

Guillaume Contré

La Liberté totale, de Pablo Katchadjian
Traduit de l’espagnol (Argentine) par
Mikaël Gómez Guthart, Le Nouvel Attila, 180 pages, 15

Dialogues dans le vide Par Guillaume Contré
Le Matricule des Anges n°205 , juillet 2019.
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